Ce qui serait nécessaire, ce qui serait utile, face à la crise c’est, non pas une rivalité accrue, non pas une concurrence ruineuse, mais le recensement des besoins à l’échelle du monde et l’organisation de la production en fonction des besoins. Produire des voitures n’est pas un but en soi. On peut en produire moins, des plus solides qui durent plus longtemps. On peut produire davantage de moyens de transport en commun, bien plus économiques et dont on sait bien qu’ils sont insuffisants même dans les pays industrialisés. Et si les pays industriels sont saturés de voitures individuelles, on pourrait utiliser l’industrie automobile mondiale pour produire des équipements de base qui manquent à l’immense majorité de l’humanité : tracteurs, camions, ambulances, moyens de transport en commun, etc.
Ce serait logique, utile, et cela permettrait de mieux vivre partout. Mais voilà, c’en serait fini des profits des grands trusts de l’automobile, basés sur la production de masse à destination des pays industriels qui peuvent payer. Jamais la bourgeoisie ne mettra en oeuvre une telle politique. Seule la classe ouvrière du monde, elle qui produit justement tous les biens, le pourrait. Et le problème se pose de la même façon dans toutes les branches de la vie économique. Les trusts de l’acier se font la guerre pour s’arracher les marchés juteux, c’est la course à la compétitivité avec son cortège de faillites, de licenciements, avec la surexploitation forcenée des travailleurs. Et en même temps, les besoins en acier dans le monde entier, dans les pays sous-développés, en France même, sont considérables. Les installations sidérurgiques de toute la terre pourraient tourner à plein de leur capacité qu’elles ne suffiraient peut-être pas aux besoins, si l’on cherchait à équiper la planète en écoles, en hôpitaux, en logements, en moyens de transport. D’ailleurs, les besoins élémentaires des trois quarts de l’humanité ne sont pas satisfaits et il y a de quoi faire tourner les usines et donner du travail à tous, Et puis, au fur et à mesure qu’ils le seraient, on pourrait travailler moins, beaucoup moins. La production ne devrait pas être un but en soi, mais simplement un moyen de satisfaire les besoins des hommes.
Il n’y a pas d’autre moyen de mettre fin à tout jamais aux crises sinon en mettant fin à l’économie capitaliste elle-même, à la concurrence, à la soif du profit, au pouvoir des grands trusts. C’est-à-dire en réorganisant l’économie de fond en comble, avec comme critère de base de produire en fonction des besoins des hommes, de tous les hommes, et pas seulement en fonction des besoins solvables, pas seulement en fonction des espoirs de profits des entreprises.
Il n’existe pas de solution à la crise à l’échelle d’un seul pays car l’économie est mondiale, et la crise aussi.
La bourgeoisie, dans chaque pays, veut attirer ses propres travailleurs dans le piège de la compétition internationale. Elle réclame leur concours pour lutter contre les trusts allemands, japonais ou américains.
Mais c’est un piège pour les travailleurs, c’est un piège pour l’ensemble de la société. Car c’est précisément la concurrence, c’est précisément la guerre entre trusts, qui est à l’origine de la crise. Accroître la compétitivité des trusts, c’est leur donner plus de moyens dans la guerre économique qu’ils se livrent les uns aux autres, c’est exacerber encore un peu plus la crise.
Les grands trusts se servent des richesses créées, des usines ultra-modernes, des grands complexes sidérurgiques, mais aussi des denrées alimentaires, mais aussi du pétrole comme du nucléaire et même des découvertes scientifiques, comme autant d’armes pour combattre leurs concurrents.
Ce n’est pas en renforçant les trusts, fussent-ils de leur pays, que les travailleurs adouciront la crise pour eux-mêmes mais, au contraire, en arrachant à ces trusts le pouvoir exorbitant qu’ils détiennent sur l’économie et sur la société.
Les bourgeois veulent lancer les travailleurs les uns contre les autres, leur faire croire que le bien être des uns va à l’encontre de celui des autres. Mais c’est faux. Le bien-être des uns et des autres dépend de la coopération de tous.
Ce n’est que par la coopération entre les peuples, ce n’est qu’en mettant en commun leurs richesses et leurs besoins, qui sont complémentaires, ce n’est qu’en utilisant les bras de tous, qu’il sera possible de satisfaire les besoins de tous, en diminuant l’effort de chacun.
C’est dire que toutes les politiques nationalistes vont fondamentalement à l’encontre des intérêts des travailleurs. Car si ces derniers acceptaient de suivre leur propre bourgeoisie dans cette voie-là, elle exigerait d’eux, sacrifices sur sacrifices, sur l’autel de la concurrence internationale, et plus la concurrence sera sévère, plus les sacrifices exigés seront grands. On verra les États se replier sur eux-mêmes, à l’abri des barrières douanières, et les travailleurs payer cher, le prix de l’autarcie, comme les travailleurs allemands l’ont fait sous Hitler.
Nous n’en sommes pas là, mais c’est là que la guerre des trusts peut nous mener, avant de jeter les peuples dans la guerre tout court. Car c’est là, la logique meurtrière du système. C’est la guerre économique, sauvage, que se livrent les bourgeoisies qui préparent les guerres où elles envoient les ouvriers faire l’ultime sacrifice sur l’autel de leurs profits.
Voilà où nous mènent tous ceux qui prétendent rafistoler l’économie nationale. Et le « produire français » de Georges Marchais n’échappe pas à la règle. Augmenter la production nationale alors que les marchés sont saturés, que les capitalistes du monde entier ont produit en dépit du bon sens, et que les circuits sont engorgés, que la production ne s’écoule plus, que le commerce international se ralentit, c’est d’autant plus absurde que certains veulent, au même moment, produire italien, allemand ou japonais ou américain.
Marchais se fait fort, lui, de rétablir les positions de l’industrie française, s’il est élu. C’est de la démagogie électorale, pour faire croire qu’il suffirait de changer le gouvernement pour rétablir la situation, et que la crise provient d’une mauvaise politique de la bourgeoisie de ce pays et non pas du système capitaliste tout entier. Cette démagogie est d’autant plus néfaste, dangereuse, qu’elle renforce les préjugés nationalistes et chauvins.
Et face à la crise, qui risque d’emporter toute la société, aucune politique qui prétend défendre les travailleurs d’un pays contre ceux d’un autre, ne peut être dans l’intérêt des travailleurs.
Car c’est, au contraire, en s’unissant par-delà les rivalités nationales de la bourgeoisie que la classe ouvrière pourra offrir une issue à l’humanité.
C’est en défendant jusqu’au bout ses propres intérêts de classe internationale qu’elle défendra du même coup les intérêts de l’ensemble de la société, menacée tout entière gravement par la crise.
Les révolutionnaires avaient toujours affirmé que la classe ouvrière devait arracher le pouvoir à la bourgeoisie et prendre elle-même en main l’organisation de l’économie à l’échelle de la planète, pour le plus grand bien de tous.
Que meurent les profits et que vive le communisme !
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Le premier signe du revirement économique fut la diminution des investissements productifs des entreprises américaines dès la fin des années 1960. La deuxième manifestation fut beaucoup plus spectaculaire : le 15 août 1971, sous la pression des spéculateurs, le président des États-Unis de l’époque, Richard Nixon, annonça la fin de la convertibilité du dollar avec l’or. Ce fut le début d’un chaos monétaire mondial qui déclencha la crise des années 1970.
Dans le système de changes à parité fixe de Bretton Woods, chaque État était sous la constante surveillance des autres qui ne voulaient pas se faire voler dans les échanges internationaux. Les dévaluations étaient la reconnaissance officielle qu’un État avait abusé de la planche à billets. Mais cela ouvrit tout un champ à la spéculation, car il n’était pas bien difficile pour les financiers d’anticiper les dévaluations des monnaies les plus faibles. Et c’est la spéculation contre le dollar qui fit exploser le système de Bretton Woods.
Pour financer les prêts de la reconstruction, qui leur revenaient sous forme de commandes pour leur industrie, les États-Unis avaient déversé dans l’économie américaine et mondiale toujours plus de dollars. Aux États-Unis même, l’inflation était quasiment continuelle. Le système de Bretton Woods avait un immense avantage pour eux, car il leur permettait d’exporter leur inflation vers tous les autres pays qui, contraints de garder des réserves de dollars pour les échanges internationaux, voyaient la valeur de ces réserves diminuer.
Mais ce faisant, les États-Unis contribuaient aussi à décrédibiliser leur propre monnaie et à prêter le flan à la spéculation contre le dollar. D’autres monnaies, comme le Deutsche Mark et le yen, commençaient à pouvoir faire concurrence au dollar comme réserve de change.
D’autant plus que les États-Unis n’étaient pas les seuls à « fabriquer » des dollars. Toutes les grandes banques capitalistes européennes avaient accumulé des dollars dans leurs comptes au fur et à mesure de la reconstruction. Et elles pouvaient, elles aussi, prêter des dollars, émettre des crédits en dollars. Ces crédits émis par des banques non-américaines, donc qui échappaient au contrôle de l’État américain, furent appelés les « euro-dollars ». Ils vinrent encore augmenter la masse de « billets verts » dans laquelle baignait l’économie mondiale.
Le coup de grâce fut le financement de la guerre du Viêt-Nam, à la fin des années 1960, par la planche à billets. Dès lors, la spéculation contre le dollar fut irrésistible : le trop plein de dollars fit chuter sa valeur, le faisant tomber bien en-dessous du taux de 35 dollars l’once défini à Bretton Woods. Le risque pour les États-Unis de voir des banques centrales étrangères demander d’échanger leurs dollars contre de l’or devenait critique. La solution fut donc de renoncer à la règle de la convertibilité.
L’annonce de la fin de la convertibilité du dollar avec l’or attisa encore la spéculation et, après quelques tentatives de replâtrage, le système des parités fixes entre monnaies fut définitivement abandonné en mars 1973. Toutes les monnaies flottèrent les unes par rapport aux autres uniquement en fonction de l’offre et de la demande.
La fin du système monétaire de Bretton Woods soulignait que tout le développement de l’économie s’était fait sous la perfusion des interventions étatiques, à commencer par celles des États-Unis. Les États avaient soutenu leurs trusts en faisant toujours plus tourner la planche à billets.
En même temps, cela signifiait que ces mêmes États renonçaient dorénavant au moindre garde-fou monétaire, aussi minime soit-il, pour essayer de maîtriser l’émission d’argent. Et cela annonçait la financiarisation de l’économie.
Mais avant cela, et même juste avant que n’éclate la crise qui couvait, les multinationales du pétrole prirent la main. Et leur intervention fut le déclencheur catastrophique de la crise.
Considérablement renforcées durant les années d’après-guerre, les trusts du pétrole constituaient un cartel d’une puissance encore jamais vue. Les « Sept sœurs » étaient cinq compagnies américaines issues du trust de Rockefeller (Exxon, Chevron, Texaco, Mobil et Gulf Oil), une était anglaise (BP) et une anglo-néerlandaise (Shell). Durant des années, elles avaient arrosé l’économie mondiale de pétrole bon marché pour évincer la concurrence des autres sources énergétiques comme le charbon.
Bien qu’extrêmement puissantes, elles ne pouvaient pas empêcher la crise économique qui s’annonçait, elles ne pouvaient rien faire contre la contraction des marchés. Mais elles l’anticipèrent pour rafler la mise. Se rendant compte que la baisse des investissements et la crise monétaire annonçaient une récession d’ampleur, ces sept sociétés géantes firent le choix de réduire leurs investissements pour anticiper la baisse de la demande, à un point tel que cela ferait monter les prix. Elles vendraient moins mais plus cher, beaucoup plus cher.
Cette attitude malthusienne consistant à réduire la production par avance, est typique des monopoles lorsque la crise approche. Pouvoir jouer sur les prix et faire payer aux autres branches de l’économie un taux de profit supérieur à la moyenne est pour eux une arme décisive. Là, ils en usèrent dans une opération d’une ampleur historique.
Cette politique fut décidée dès 1971, avec la complicité de l’appareil d’État américain qui lança l’année suivante une campagne sur la pénurie énergétique à venir, une campagne que suivirent tous les grands États.
Pour le grand public, la responsabilité de l’augmentation brutale des prix du pétrole revint aux pays producteurs via l’OPEP, l’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole, qui annonça cette augmentation en 1973. En réalité, l’OPEP était en étroite relation avec les Sept sœurs et sous leur coupe.
Les prix du pétrole furent multipliés par quatre. Les profits déclarés des Sept sœurs augmentèrent de 54 % en 1973, puis de 67 % en 1974. Leur taux de profit, qui s’élevait en moyenne à 11 % sur la période 1963-1972 passa à 19 % en 1974. Cette attitude des multinationales du pétrole préfigurait la politique que les monopoles des autres branches allaient eux aussi appliquer par la suite : contingenter et limiter la production pour empêcher leur taux de profit de baisser, voire le faire remonter.
Mais cette politique fut en elle-même une cause majeure de l’aggravation de la crise, car l’augmentation des prix du pétrole, outre son impact sur les couches populaires, heurta de plein fouet bon nombre d’entreprises qui virent leur facture énergique exploser.
La crise économique éclata aux États-Unis en 1974 puis se propagea au reste du monde. Elle fut générale, brutale et profonde. La production recula à tous les niveaux : aux États-Unis, dans tous les pays impérialistes et à l’échelle mondiale.
La réponse des États à cette crise, la plus profonde à l’époque depuis 1929, fut d’inonder d’argent les canaux financiers. Pour soutenir les banques et les grands groupes industriels au bord de la faillite, l’argent public coula à flots. Les États s’endettèrent et firent marcher la planche à billets sans retenue, ce qui entraina une poussée fiévreuse de l’inflation.
Sur le coup, le remède empêcha l’économie de plonger dans une crise encore plus grave. Mais il ne résolvait rien. La brutalité de la crise était l’expression du fait que le cadre du développement économique de l’après-guerre avait atteint ses limites. En empêchant la crise économique d’aller jusqu’au bout, l’intervention des États l’empêchait de jouer son rôle régulateur, celui de purger l’économie des entreprises les moins productives. Ce n’était pas la petite entreprise qui profitait de l’intervention de l’État, c’était le trust capable d’user jusqu’à la corde ses machines vétustes et de vendre très cher.
En revanche, cela n’empêcha pas ces grands groupes de licencier et les petites entreprises de faire faillite. En France le chômage qui, depuis la guerre ne dépassa officiellement jamais les 500 000 travailleurs avant 1974, bondit à 840 000 en 1975 et dépassa le million dès 1977.
L’économie mondiale entrait dans une situation de crise généralisée, caractérisée par la réticence des capitalistes à investir dans la production et par un chômage de masse.
Or, à cause de l’intervention des États, la quantité de capitaux disponibles avait encore grossi. Où allaient donc s’investir ces capitaux qui évitaient la production ? Où allaient trouver à se placer les « euro dollars », les « pétro dollars » tiré de l’augmentation des prix du pétrole, et toute la monnaie que les États avaient injectée ?
D’abord les capitalistes prêtèrent aux États, en commençant par ceux des pays du tiers-monde, puis ils poussèrent les États à privatiser les entreprises publiques profitables, et surtout la sphère des placements financiers en tous genres se développe. Sans limite.
[la suite]

La Deuxième Guerre mondiale modifia radicalement les rapports de force entre les différents impérialismes. L’Europe exsangue, l’impérialisme américain sortait grand vainqueur. Son économie était la plus moderne, elle était adossée à un marché continental, et ses rivaux les plus menaçants, l’Allemagne et le Japon, avaient été écrasés.
Les rivalités entre grandes puissances se résolvaient, au moins temporairement, par la domination incontestée de l’une d’entre elles, les États-Unis.
L’hégémonie économique des États-Unis les poussait naturellement vers la domination du marché mondial. Et de ce point de vue, ils avaient tout intérêt à la fin des empires coloniaux, ces chasses gardées des vieux impérialismes européens.
Ainsi, lorsque, dès la fin de la guerre, une puissante vague d’émancipation secoua les colonies, les États-Unis ne s’y opposèrent pas : ils surfèrent dessus. Au fur et à mesure des luttes d’indépendance, les zones d’influence de chaque impérialisme volèrent en éclat. Et ne pouvant échapper au pillage capitaliste, les ex-colonies, formellement indépendantes, devinrent alors un marché ouvert à tous les impérialismes, à commencer par le plus puissant d’entre eux, l’impérialisme américain.
Sous la domination des États-Unis s’organisa la reconstruction. Il fallait remettre en route les appareils productifs, relancer les échanges commerciaux internationaux et leur donner un cadre monétaire.
À partir de cette nouvelle donne, l’économie capitaliste se redéveloppa. Mais cela ne se serait pas réalisé si les États n’étaient pas intervenus directement dans l’économie.
Le capitalisme industriel français est, à ce titre, un exemple tout-à-fait parlant.
À cause d’un marché national réduit et du fait de la vétusté du matériel de production que les capitalistes avaient usé jusqu’à la corde, au sortir de la guerre, le taux de profit était tombé très bas. Et pour les branches dont la production était essentielle au redémarrage de l’économie, et qui demandaient de gros investissements sur le long terme, aucun capitaliste n’était prêt à mettre la main à la poche.
Alors ce fut l’État qui s’en chargea, en nationalisant des branches entières de l’économie. Les mines de charbon du Nord et du Pas-de-Calais furent nationalisées en décembre 1944 ; le transport aérien, en septembre 1945 ; une partie de l’industrie automobile avec Renault, en 1945 ; la Banque de France responsable de l’émission du franc, ainsi que les principales banques de dépôt comme le Crédit lyonnais, la Société générale ou encore la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (qui donnera plus tard naissance à la BNP) en 1945 ; et le gaz et l’électricité en 1946.
Il ne s’agissait pas d’expropriation. L’État versa aux capitalistes de quoi largement aller investir ailleurs, là où les profits étaient juteux et assurés. On estime le coût total de l’ensemble des nationalisations à 6000 milliards de francs de l’époque. Pour comparaison, la dette de l’État français en 1945 était de 1800 milliards de francs.
D’un côté, l’État prenait en charge toutes les branches déficitaires, de l’autre, la bourgeoisie, s’appuyant sur cette béquille étatique, rebâtissait ses empires industriels.
Marcel Boussac, industriel du textile, le « roi des cotonnades », avait construit sa fortune d’abord comme fournisseur de l’armée française pendant la guerre de 1914-1918, puis celle de 1939-1940. Il fut aussi fournisseur de l’armée allemande. Il avait des plantations en de multiples endroits de l’empire colonial français. Après la guerre, loin d’être inquiété, il reçut une aide financière importante de l’État pour moderniser ses usines en achetant des machines à tisser dernier cri aux États-Unis. Sa richesse croissante fit de lui un temps la plus grosse fortune d’Europe.
L’avionneur de l’entre-deux guerres, Marcel Bloch, est lui aussi emblématique de cet enrichissement grâce à l’État. Après avoir survécu à neuf mois de camp de concentration, il revint en France, changea de nom, devint Marcel Dassault et reprit une partie de ses usines. En 1949, l’État français distribua les rôles : aux entreprises nationalisées (comme Sud-Aviation, Nord-Aviation, etc… qui donneront plus tard Airbus et EADS) le secteur concurrentiel de l’aviation civile, et à Marcel Dassault le secteur ultra-protégé de l‘aéronautique militaire. Les guerres coloniales furent un de ses premiers marchés : il fit de très bonnes affaires en vendant à l’armée des avions de transport de troupes.
Il faut aussi mentionner Francis Bouygues. Dans les années 1960, il développa son entreprise du BTP grâce au marché des logements sociaux commandés par l’État. Il en recevait la commande de 15 000 par an. Son premier gros coup fut la construction du stade du Parc des Princes à Paris. Pour évincer ses concurrents, il présenta un projet beaucoup moins cher, mais une fois le contrat obtenu, il dénonça les termes de l’appel d’offre pour, au final, se faire payer le double du prix.
Les grands groupes industriels et financiers qui se développèrent ainsi en s’appuyant sur l’État se retrouvèrent presque immédiatement en position de monopole. Et tout naturellement, comme aux premiers temps de l’impérialisme, l’État les aida à exporter leurs marchandises et leur capital à l’étranger. Fin des années 1960, début des années 1970, Dassault vendait ses avions Mirage IV partout dans le monde et Bouygues construisait le complexe olympique de Téhéran en Iran en vue des Jeux o
Olympiques asiatiques de 1974.
Les États nationaux servaient de béquille à leur capitalisme, et derrière eux, à l’échelle internationale, il y avait l’État américain qui finançait la reconstruction, comme avec le plan Marshall, et qui garantissait le système monétaire international.
Pour que les échanges internationaux reprennent, il fallait que les monnaies soient suffisamment stables les unes par rapport aux autres. Un système monétaire stable était essentiel à la reconstruction.
La monnaie permet de fluidifier les échanges et de faire que les marchandises puissent facilement s’évaluer les unes par rapport aux autres. C’est vrai pour tous les échanges à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale.
Dans l’histoire des échanges commerciaux, les premières monnaies furent d’abord des marchandises comme les autres, simplement plus recherchées que les autres. Et ce furent les métaux précieux comme l’or qui finirent par s’imposer.
Avec le capitalisme industriel, l’argent eut un rôle sans cesse étendu. Au point que se fit ressentir le besoin de nouveaux types de monnaie qui, petit à petit, prirent la place des métaux précieux : la monnaie de papier et sa représentation encore plus abstraite, la monnaie scripturale, c’est-à-dire les dépôts bancaires.
Derrière ces papiers, ces billets de banque ou encore derrière les lignes de comptes représentant un avoir dans une banque, il y a toujours un organisme, et au bout du compte un État, qui garantit la valeur du bout papier ou du compte immatériel.
Au départ, les choses se passèrent comme si ces organismes avaient échangé toutes les pièces d’or contre cette nouvelle monnaie abstraite et garantissaient qu’à n’importe quel moment, n’importe qui pouvait venir récupérer la quantité d’or correspondant à la valeur de ses billets ou de son compte en banque.
C’est à peu près ainsi que, dans chaque pays capitaliste, la monnaie nationale fonctionna jusqu’en 1914. À l’échelle internationale, c’était l’or qui jouait le rôle de monnaie. Chaque monnaie était convertible en or. Chaque bout de papier ou dépôt en banque correspondait à une certaine quantité d’or et donc pouvait raisonnablement la représenter.
La quantité de monnaie nécessaire au fonctionnement de l’économie est fonction de la quantité et de la vitesse des échanges de marchandises ou des investissements, c’est-à-dire au bout du compte fonction de la quantité de richesses produites. Plus on produit de richesses, et plus il y a besoin de monnaie. Il faut qu’en face de toutes les marchandises qui s’échangent il y ait de la monnaie en quantité suffisante.
La valeur de la monnaie de papier ou scripturale ne se trouve que dans la garantie de l’organisme qui l’émet, et en définitive dans l’autorité d’un l’État. Derrière le billet de banque, il y a le gendarme qui peut imposer l’usage d’une monnaie, en définir le cours et qui fait la chasse aux faux-monnayeurs.
En tant que garant en dernier ressort de la monnaie, l’État est aussi celui qu’il l’émet. Et il a toujours eu la tentation de financer ses dépenses fastueuses ou ses guerres en émettant la monnaie dont il avait besoin. Au Moyen-Âge, le roi de France Philippe Le Bel avait suscité la haine de tous les marchands d’Europe parce qu’il avait fait rogner sur le pourtour les pièces d’or émises dans ses ateliers royaux pour en fondre un peu plus. Avec la monnaie de papier et la monnaie scripturale, un champ infini s’ouvrait aux États pour créer de la monnaie à partir de rien. Et l’État devint de fait le premier faux-monnayeur.
Mais la toute-puissance d’un État ne peut pas aller contre les lois de l’économie. Et s’il émet trop de monnaie, l’économie se venge, la monnaie se déprécie, c’est l’inflation.
La convertibilité des monnaies avec l’or était une sorte de garde-fou pour les États. Elle leur imposait une certaine rigueur. S’ils émettaient trop de papier-monnaie par rapport aux besoins de l’économie, les excédents leur revenaient pour être échangé contre de l’or. Faire tourner inconsidérément la planche à billets, cela signifiait prendre le risque de voir fondre le stock d’or de l’État.
Mais la domination des monopoles sur l’économie développa le recours aux dépenses d’État. Pour soutenir les profits des monopoles, les États eurent de plus en plus eu recours à la planche à billets.
Et quand la Première Guerre mondiale éclata, avec ses dépenses d’armement gigantesques, les monnaies se déprécièrent, l’inflation devint galopante et les États européens durent suspendre la convertibilité de leur monnaie en or. La crise de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale n’améliorèrent pas les choses.
Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, seuls les États-Unis avaient encore la capacité d’indexer leur monnaie sur l’or. Dans le cadre d’accords internationaux dits de Bretton Woods, la petite ville américaine où ils furent ratifiés en 1944, le dollar devint la monnaie internationale, seule monnaie convertible en or à 35 dollars l’once (une once correspondant à 31,1g).
Les autres monnaies des États capitalistes n’étaient plus définies par rapport à l’or mais par rapport au dollar. Un nouvel organisme, largement contrôlé par les États-Unis, le Fonds monétaire international (FMI), capable de fournir des crédits en cas de besoins, joua le rôle d’autorité internationale veillant aux taux de change fixe des monnaies vis-à-vis du dollar.
Le système de Bretton Woods n’empêcha absolument pas les États de recourir à la planche à billets. L’État français ne se gêna pas. C’est en émettant de la monnaie ne correspondant à aucune valeur créée qu’il soutenait les trusts nationaux. Cela revenait à faire payer les couches populaires qui voyaient fondre leur pouvoir d’achat à cause de l’inflation. Au niveau international, ces poussées inflationnistes obligeaient l’État français à reconnaître que sa monnaie s’était dépréciée en dévaluant le franc par rapport au dollar.
Les États-Unis aussi firent largement marcher la planche à billets, nous y reviendrons. Mais globalement, ce système stabilisa les échanges internationaux, ce qui était essentiel pour le redémarrage du commerce mondial.
Les États-Unis possédant une économie capable de produire pour la planète, ils poussèrent à l’abaissement des barrières douanières entre États. Même si les vieilles puissances capitalistes se cramponnèrent à leurs tarifs douaniers pour réserver leur marché national à leurs trusts, la tendance allait cependant dans le sens de l’élargissement des marchés et de leur mondialisation. Car il était crucial, pour ces trusts qui se reconstituaient, de suppléer à la fin des marchés coloniaux. C’est pour cette raison que commencèrent les tractations entre puissances européennes pour abaisser leurs droits de douane les unes vis-à-vis des autres et créer un marché européen pour leurs trusts.
Voilà quel fut le cadre général du redéveloppement de l’économie d’après-guerre.
Mais au fil des années de reconstruction, au fil des cycles d’expansion et de crises, car il y en eu, l’économie capitaliste mondiale avançait vers une nouvelle saturation. De nouveau, les capitaux des trusts ne trouvèrent plus dans la production de débouchés aussi rentables qu’avant.
La domination des monopoles et l’impérialismeDurant ce 19e siècle, l’industrialisation s’était propagée d’Angleterre au reste du continent européen, aux États-Unis puis au Japon. Et, dans tous ces pays, crise après crise, se constituèrent des entreprises toujours plus grosses, plus importantes. Au point qu’à la fin du 19e siècle, dans les principales branches de l’économie, des Rockefeller, des Krupp, des De Wendel, des Rothschild… se retrouvèrent à la tête d’entreprises géantes du pétrole, de l’acier, de l’extraction minière, des chemins de fer ou du tabac. Et par entente, ces entreprises formèrent les premiers regroupements capables de dominer une branche de l’économie, les premiers cartels, les premiers trusts.
Ces grands groupes étaient désormais suffisamment puissants pour s’entendre afin de fixer les prix. Ils pouvaient même aller plus loin dans l’entente et se répartir le marché à l’avance, contingenter la production.
Ces ententes n’ont pas supprimé la concurrence : ni celle entre capitalistes d’une même branche, ni celle entre capitalistes de branches adjacentes, comme le charbon et le pétrole, et encore moins la concurrence fondamentale entre tous les capitalistes, celle où chaque capitaliste s’efforce de drainer le maximum de la plus-value produite par la classe ouvrière. Les ententes étaient fluctuantes. Un accord pouvait être rompu du jour au lendemain. Les alliés de la veille pouvaient devenir les pires ennemis.
Mais les monopoles étaient devenus des poids lourds, drainant une part sans cesse croissante de la plus-value et pesant toujours plus sur la marche de l’économie.
Dans les pays de développement capitaliste le plus récent, comme l’Allemagne, les États-Unis ou, un peu plus tard, le Japon, c’est l’État qui organisa à marche accélérée la constitution de monopoles, entre autres en protégeant le marché national par de très hautes barrières douanières, qui d’ailleurs se généralisèrent à tous les pays capitalistes.
Des tarifs douaniers élevés permettaient aux monopoles de vendre plus cher sur leur propre marché national sans trop craindre la concurrence des monopoles des autres pays capitalistes, et d’accumuler ainsi des profits considérables. En retour, ces surprofits leur permettaient d’exporter leurs propres produits en abaissant leur prix pour essayer d’être concurrentiels malgré les barrières douanières des autres pays.
Ainsi, malgré les droits de douanes importants qui s’étaient dressés partout, le commerce international se développa comme jamais.
Au bout du compte, les barrières douanières étaient un cadeau aux monopoles au détriment des branches de l’économie sans monopoles. Le taux de profit des secteurs dominés par les monopoles s’éleva au détriment des autres secteurs qui virent, eux, leur taux de profit baisser.
La domination des monopoles entraina également le développement de la finance. Pour produire à grande échelle, il faut en effet pouvoir disposer du capital le plus considérable possible. Dans la course au gigantisme industriel, se développèrent d’abord les sociétés par actions. Celles-ci permettaient à un capitaliste de contrôler un capital total nettement plus important que celui dont il disposait au départ, en utilisant l’argent de petits ou moyens actionnaires.
Et puis les banques se retrouvèrent de plus en plus au cœur de l’économie.
Depuis le début du capitalisme, les banques centralisaient le capital disponible. D’un côté, elles prêtaient aux capitalistes qui avaient un besoin urgent de capital pour leurs affaires, de l’autre, elles empruntaient à ceux qui cherchaient tout aussi urgemment un placement pour leur capital excédentaire. Les banques avaient aussi pour rôle de collecter l’épargne des classes non capitalistes de la société, tels les petits paysans, les petits commerçants et même certaines couches de la classe ouvrière, tout cet argent étant ensuite mis à la disposition des capitalistes.
Comme le capital industriel, le capital bancaire se concentra. Dans chaque pays industrialisé, la gestion du capital national fut peu à peu concentrée dans les mains d’un nombre réduit de grandes banques. Au début du 20e siècle, peu avant la Première Guerre mondiale, cinq grandes banques en Angleterre, trois en France, neuf en Allemagne, cinq au Japon et quelques dizaines aux États-Unis dominaient la moitié du capital mondial.
Entre ces très grandes banques et les monopoles industriels se créa un enchevêtrement de liens d’intérêts : avec leurs capitaux disponibles les banques alimentaient les besoins d’investissement des industriels, et ces derniers partageaient avec les banques le profit réalisé dans la production par l’intermédiaire du taux d’intérêt sur le capital prêté. Les banques devinrent également le cadre à l’intérieur duquel se constituaient les ententes monopolistiques.
Cela donna naissance à la finance moderne, au « capital financier » pour reprendre les termes qu’utilisèrent les communistes de l’époque pour qualifier cette communauté d’intérêts des grandes banques et des monopoles industriels.
Cette tendance à la concentration n’a jamais cessé. Un nombre toujours plus réduit de banques domine le monde, des banques auxquelles sont liés des groupes industriels en nombre toujours plus restreint et, tous, toujours plus puissants.
Cette apparition des monopoles eut des conséquences sur la marche de l’économie capitaliste.
Les monopoles étaient en situation d’adapter leur production au marché solvable. Cela ne veut pas dire qu’ils organisaient et développaient la production en fonction des besoins réels de la société. Au contraire, ils limitèrent leur production à ce que le marché pouvait absorber en vue de faire le maximum de profits. C’est ce qu’on appelle une politique malthusienne. Au lieu de développer les forces productives, les monopoles les bridèrent pour gonfler leurs bénéfices.
Cette tendance à réduire les investissements productifs les obligea à trouver d’autres débouchés pour leurs capitaux qui s’accumulaient sans cesse. Les monopoles les cherchèrent alors hors de leurs frontières.
Dès la fin du 19e siècle, les capitaux s’investirent aux quatre coins de la planète. Ils y exploitèrent des mines pour rapporter des matières premières vers les métropoles, construisirent des ports et des chemins de fer pour cela. Ils investirent en Russie tsariste dans l’extraction du pétrole ou dans le textile. Ils s’approprièrent des régions entières sur tous les continents, balayèrent l’agriculture qui faisait vivre les peuples depuis des générations et implantèrent les cultures des produits qui les intéressaient pour le marché de leur métropole. Les capitalistes français et anglais implantèrent le cacao et l’arachide en Afrique, le caoutchouc en Indochine.
Ces capitaux exportés faisaient naitre une industrie et une nouvelle classe ouvrière dans de nombreux pays, mais ils n’enrichissaient pas ces pays, ils les pillaient. Car les investissements étaient avant tout orientés en direction des besoins des métropoles, et les fruits de l’exploitation féroce des travailleurs locaux profitaient d’abord aux grands groupes monopolistiques occidentaux.
Pour s’assurer un contrôle de toutes ces régions où ils investissaient, les capitalistes entraînèrent leur État dans la conquête coloniale. Il fallait conquérir le maximum de territoires, ne serait-ce que pour limiter les prétentions des concurrents. La diplomatie des grandes puissances eut alors pour principale fonction de représenter les intérêts du capital financier qui cherchait des champs d’investissement aux quatre coins du monde.
Faisant le bilan de tout ce développement historique et de la rivalité entre monopoles, Lénine écrivait en 1916 : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »
Depuis ses débuts, l’histoire du développement capitaliste s’était réalisée dans le cadre des États nationaux. C’était sur la base d’un marché national que chaque classe capitaliste avait pu s’enrichir et se renforcer. Et c’était sur la base d’un marché national que s’étaient mis en place les monopoles.
À la fin du 19e siècle, ces marchés nationaux étaient arrivés à saturation. Dans chacune des nations capitalistes, les capitaux ne trouvaient plus de débouchés aussi rentables qu’avant. Ils avaient trouvé de l’oxygène en s’exportant. Et cette exportation de capitaux avait été organisée par les États qui avaient constitué des empires coloniaux.
Dans cette course aux colonies, les vieux impérialismes, les premiers en scène, l’Angleterre et la France, s’étaient taillées la part du lion : en se partageant presque toute l’Afrique et une bonne partie de l’Asie. L’Allemagne et le Japon, impérialismes plus récents, se retrouvèrent pratiquement exclus du partage.
Les États-Unis étaient un peu à part, car ils avaient toute l’étendue de leur territoire comme base de développement économique, ce qui était déjà considérable. De plus, ils s’étaient annexés presque tous les marchés d’Amérique du Nord et du Sud.
Or, le développement économique avait inversé le rapport des forces. L’Allemagne, les États-Unis et le Japon avaient développé leur industrie à un rythme accéléré, à partir de la technologie la plus récente. Ils avaient l’industrie la plus puissante et cherchaient des débouchés pour leurs capitaux.
Au cours des années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, les rivalités économiques entre nations impérialistes ne firent que s’accentuer. Et leur prolongement brutal fut la guerre qui éclata en août 1914.
À partir de ce moment, l’économie mondiale sombra dans une période de convulsions qui dura près de vingt ans.
La Première Guerre mondiale ne régla rien. Elle se solda par la victoire militaire des impérialismes anglais et français, qui étaient déjà les plus repus en colonies. L’impérialisme allemand, défait, fut dépossédé du peu de colonies qu’il avait.
Les rivalités impérialistes continuaient de bloquer le développement économique.
En 1921, à l’occasion du troisième congrès de l’Internationale communiste qui rassemblait les partis communistes du monde entier, Léon Trotsky fit un rapport sur l’état de l’économie capitaliste mondiale. En voici un court extrait : « (…) le capitalisme vit de crises et de redressements, tout comme vit l’homme en aspirant et en expirant tour à tour.(…) Les crises et les améliorations sont propres au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elles l’accompagneront jusqu’à sa tombe. Mais pour définir l’âge du capitalisme et son état général, pour pouvoir se rendre compte s’il se développe, s’il a atteint son âge mûr ou bien s’il touche à sa fin, il faut d’abord analyser le caractère des cycles en question, tout comme on juge de l’état de l’organisme humain d’après la façon dont il respire ; tranquillement ou en haletant, profondément ou à peine, etc. »
À partir de la guerre, Trotsky considérait que le capitalisme était entré dans une période de décadence où « les crises durent longtemps et les relèvements sont momentanés, superficiels et basés sur la spéculation ».
Les cycles du capitalisme se poursuivirent entre les deux guerres, dans un contexte économique bourré d’oppositions explosives. Il y eut bien une phase d’expansion entre 1922 et 1929, essentiellement aux États-Unis qui étaient alors le seul impérialisme encore capable de développer les forces productives. Mais cette phase d’expansion fut momentanée, superficielle et fondée sur la spéculation.
La crise économique qui éclata après, celle de 1929, est la plus connue des crises du capitalisme, car elle fut exceptionnellement dévastatrice. Partie des États-Unis, elle provoqua un recul de la production et une explosion de misère comme le monde n’en avait jamais connu.
À cette époque, une partie de la planète échappait à la domination capitaliste : l’Union soviétique. Et dans ces années d’effondrement économique généralisé, alors que la production industrielle était divisée par deux aux États-Unis, l’URSS fut le seul endroit au monde épargné par la crise. Entre 1929 et 1935, la production industrielle soviétique était même multipliée par trois et demi.
L’économie soviétique était loin d’avoir atteint le niveau de développement de pays comme les États-Unis, et isolée, elle ne pouvait pas rattraper ce retard. Mais son existence même apportait la démonstration qu’il était possible d’échapper aux crises du capitalisme, à une condition : il fallait exproprier la bourgeoisie et planifier l’économie.
La crise de 1929 exacerba de nouveau toutes les rivalités, à un point tel que, de l’affrontement économique, le monde bascula dans un nouvel affrontement militaire. Il allait plonger dans la Deuxième Guerre mondiale.
Durant la période de l’entre-deux guerres de nombreuses luttes du prolétariat secouèrent le capitalisme. C’est par ces luttes, si elles avaient été victorieuses, que la société aurait pu vraiment résoudre les contradictions et les aberrations de l’organisation économique capitaliste. Leur échec laissa la voie libre à la guerre. Et la guerre permit au capitalisme de se survivre, de passer un cap pourrait-on dire mais sans dépasser ses contradictions fondamentales, et le prix à payer pour l’humanité fut colossal.
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Crises et expansions : le mode de fonctionnement du capitalismeL’économie capitaliste ne produit pas pour répondre à des besoins. Une économie qui se fixerait comme objectif de maîtriser sa production pour nourrir la population, la loger, l’éduquer, la soigner, la transporter, ou la cultiver commencerait par recenser les besoins. Puis elle coordonnerait la production de ses différentes branches, elle la planifierait en gérant l’économie comme un tout, sous le contrôle constant de la population, des choix de celle-ci et de l’évolution de ces choix. Car il ne s’agirait pas seulement de décider de ce qui doit être produit, mais aussi de contrôler constamment et démocratiquement la mise en œuvre de ce qui a été décidé.
Il pourrait y avoir des surproductions dans telle ou telle branche, on peut même dire que pour éviter la pénurie il faudrait qu’il y ait presque constamment des stocks. Les erreurs de planification seraient inévitables car on ne peut pas anticiper toutes les évolutions, y compris dans les envies et les goûts de la population Mais ces erreurs seraient rectifiées en essayant de limiter au maximum le gâchis.
Dans une telle économie, les producteurs, au sens large, c’est-à-dire tous ceux qui participent à la production de biens ou aux différents services, seraient aussi les consommateurs. L’économie, propriété collective de l’ensemble de la société, serait maîtrisée par la participation active et les décisions démocratiques de tous.
Mais l’économie capitaliste ne fonctionne pas ainsi. Les moyens de production sont la propriété privée d’une minorité qui les gère en fonction d’un seul critère : l’obtention du profit maximum. C’est une économie de « marché » fondée sur la concurrence.
Dans la recherche du profit, les besoins que cette économie prend en compte sont les besoins solvables, c’est-à-dire de ceux qui peuvent payer. Les autres, les besoins élémentaires d’une large partie de l’humanité n’intéressent pas ceux qui détiennent les moyens de production et qui décident de leur utilisation.
Des centaines de millions d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent de la faim, près de deux milliards n’ont pas accès à l’électricité tandis les capacités manuelles et intellectuelles de millions de personnes servent à produire des choses inutiles, voire nuisibles, au plus grand nombre. Cela va du yacht toujours plus grand, toujours plus délirant, aux industries d’armement ou encore à la finance.
Cette « économie de marché » fondée sur la concurrence, n’est pas le fruit d’une organisation consciente et coordonnée : elle résulte de millions de choix individuels, choix qui parfois convergent, parfois se contredisent, et qui rendent cette économie incontrôlable par sa nature même.
Mais si elle est incontrôlable, il est quand même possible d’en comprendre les ressorts.
Au 19e siècle, partant des premières analyses des économistes bourgeois mais avec un point de vue de révolutionnaire communiste, Marx étudia l’économie capitaliste pour en expliquer les lois fondamentales.
Il étudia d’abord la valeur des marchandises, qui s’établit à travers d’innombrables échanges et apparaît mystérieuse, comme le résultat de « la main invisible du marché » pour reprendre une expression des premiers économistes.
Il montra que cette valeur des marchandises exprimait le rapport social entre les différents producteurs ; que cette valeur reflétait la quantité de travail humain dépensée en moyenne dans la société pour produire telle ou telle marchandise. Et il en conclut que c’est bien dans la production et nulle part ailleurs que se créent les richesses.
Poursuivant son analyse, Marx a révélé le mécanisme de l’exploitation, en montrant que le profit des capitalistes n’est rien d’autre que du travail non payé aux travailleurs, ce qu’il a appelé la plus-value.
Toutes ces explications, le mouvement ouvrier international les a transmises à des millions d’exploités, depuis près 150 ans, pour démystifier la domination de la bourgeoisie.
Ce sont aussi les idées marxistes qui permettent de comprendre les crises cycliques du capitalisme.
Pour comprendre la crise, il faut comprendre la phase anarchique d’expansion qui la précède.
Les capitalistes investissent leur capital dans la production parce qu’ils espèrent tirer un profit, c’est-à-dire accroitre leur capital. Et plus ils investiront, plus ils feront produire de marchandises et plus ils pourront espérer l’accroître. Une fois ces marchandises vendues, les capitalistes réalisent leur profit et récupèrent leur capital investi. Encore faut-il les vendre !
On pourrait croire que chaque capitaliste connaît son marché, qu’il anticipe la demande. Cela peut être vrai dans une certaine mesure. Mais le « marché », ce sont des millions d’initiatives individuelles qui se télescopent sans coordination, sans plan d’ensemble ; car à la base, il y a la propriété privée des moyens de production et la concurrence. Et la finalité de cette concurrence, c’est de prendre des parts de marché aux autres.
Ce n’est qu’après coup, donc que les capitalistes savent vraiment s’ils ont trop produit ou trop investi.
Ensuite, le marché ne se réduit pas aux seuls biens de consommations, et la production de la moindre marchandise est le fruit d’une chaine considérable d’étapes successives où des capitalistes produisent pour d’autres capitalistes. La modification de la demande à un bout, entraîne toute une série de modifications en chaine.
Pour produire plus de voitures, par exemple, il faut produire plus d’acier, plus de pneus, plus d’électricité, mais aussi plus de machines, peut-être même construire une nouvelle usine. Il faut donc qu’en amont, tous les capitalistes fournisseurs de ces marchandises aient adapté leur production. Il faut même qu’ils aient anticipé cette hausse de la demande pour pouvoir y répondre dès qu’elle se manifeste. Car s’ils ne le font pas, leurs concurrents le feront. Or chacune de ces étapes a son propre rythme de production. Et si ces liens chaotiques entre chaque branche peuvent au bout du compte aboutir à un équilibre, il n’est que momentané car il se trouve constamment remis en cause.
Lors d’une phase d’expansion générale de l’économie, dans toutes ces branches imbriquées les unes dans les autres, la course effrénée aux parts de marché se fait sans se soucier de l’ampleur des besoins. La limite à l’augmentation des capacités de production est la quantité de capital disponible pour être investi. La tendance générale pousse donc chaque capitaliste dans le sens d’un développement maximum de sa production.
Enfin, dans leur recherche du profit maximum, les capitalistes cherchent à comprimer les salaires au minimum. Des salaires ou une masse salariale comprimés, cela signifie plus de profits.
Or, les ouvriers sont aussi des consommateurs. Et cette tendance à les payer le moins possible entre tôt ou tard en contradiction avec la tendance à produire toujours plus. Comme l’a résumé Marx : « La raison dernière de toutes les véritables crises reste toujours la pauvreté et la limite imposée à la consommation des masses, contrairement à la tendance qui pousse, d’autre part, la production capitaliste à développer les forces productives comme si la limite de ces dernières résidait dans le pouvoir absolu de consommation de la société. »
Lorsque les marchandises n’arrivent plus à se vendre, on se trouve face à ce qu’on appelle la « surproduction ». Il y a quelque chose de choquant dans l’expression elle-même. Car elle ne signifie absolument pas qu’on a produit trop de voitures, de logements, de nourriture ou d’autres objets d’usage courant. Cela signifie qu’on a produit plus que ce qu’on pouvait vendre. Et ce n’est pas du tout la même chose. Je reviendrai sur la crise de 2008 qui était à ses origines une crise de l’immobilier. Mais on peut mentionner qu’au moment même où on parlait de surproduction de logements, dans cette riche Amérique, des gens vivaient dans des taudis infâmes, sans oublier ceux qui n’avaient que la rue pour domicile.
Cette surproduction entraîne la faillite des entreprises qui ont trop produit, mais aussi celles de leurs fournisseurs que les premières ne peuvent pas rembourser, et ainsi de suite. De proche en proche, toute l’économie se paralyse.
Pourtant, tout est là pour qu’elle tourne et fonctionne : les hommes, les machines, les marchandises. Les besoins réels sont énormes. Mais le moteur de l’économie, la soif de profit, ne trouve pas de voie de sortie.
Alors, dans le cadre du capitalisme de la libre concurrence, c’est la crise elle-même qui sort l’économie de l’ornière, en écartant les entreprises les moins rentables et a priori les moins modernes. Ces entreprises font faillite en premier. Débarrassée de ces entreprises, l’économie repart, sur une base plus moderne, capable de produire des marchandises à un coût plus faible. Et surtout, dans toutes les branches et à tous les niveaux, sur ces innombrables marchés où des capitalistes vendent à d’autres capitalistes, les équilibres se rétablissent.
Tout au long du 19e siècle, les crises de surproduction se répétèrent ainsi et jouèrent le rôle de régulateur de l’économie. C’était une régulation catastrophique et brutale, mais la seule que connaissait l’économie capitaliste.
Les choses commencèrent à changer avec l’apparition des monopoles.
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Depuis près de deux siècles, l’économie capitaliste connait régulièrement des crises. Les premières ont surgi en Angleterre, qui était le berceau de la révolution industrielle.
Ces crises montraient que l’économie capitaliste, capable de produire des richesses à un rythme que la société n’avait encore jamais vu, pouvait se bloquer, non pas à cause d’une catastrophe naturelle, non pas à cause d’une guerre, mais parce que des marchandises avaient été produites en trop grand nombre.
Une des toutes premières crises fut celle de 1819. À cette époque, l’Angleterre inondait déjà le monde de ses produits. Et ce fut à l’échelle mondiale que le trop plein de marchandises se manifesta. Au Cap, tout au bout de l’Afrique du Sud, ou encore en Inde à Calcutta, les marchandises anglaises étaient vainement proposées à des prix plus bas qu’en Europe.
Aux États-Unis, un contemporain de la crise a raconté dans un de ses récits de voyage ce qu’il avait vu : « D’un bout à l’autre de ce continent immense et prospère aucune ville, aucun bourg, où la quantité des marchandises destinées à la vente ne dépassât de manière considérable les moyens des acheteurs. »
En Angleterre même, cela se traduisit par une misère accrue. En 1820, une adresse des ouvriers bonnetiers de Nottingham, sorte de pétition de l’époque, disait :
« Pour un travail quotidien de quatorze à seize heures, nous ne gagnons que quatre à sept shillings par semaine (…) bien que nous soyons obligés de nous contenter de pain et d’eau ou de pommes de terre au sel (…) nous avons souvent été obligés, après le travail harassant d’une journée, d’envoyer nos enfants affamés au lit pour ne pas les entendre se plaindre et réclamer du pain. Nous déclarons solennellement que pendant les dix-huit derniers mois nous n’avons pratiquement jamais eu le sentiment de manger à notre faim. »
Lors de la phase d’expansion de l’industrie textile anglaise, qui venait de précéder cette crise, l’exploitation de la classe ouvrière avait été féroce. Mais la crise aggravait encore le sort des travailleurs, provoquant déjà à l’époque le chômage de masse pour les uns, l’exploitation accrue pour les autres.
Ces premières crises ébranlèrent les convictions des premiers économistes de l’époque qui avaient vu dans le capitalisme industriel l’avènement d’une nouvelle ère d’enrichissement fabuleux et sans limite. Du début du 19e siècle jusqu’à nos jours, l’économie capitaliste, tout au long de son histoire et de toutes ses transformations, a toujours connu des crises de surproduction, en moyenne tous les sept ou huit ans. Car c’est le mode de fonctionnement même de cette économie d’alterner les périodes d’expansion et les périodes de crises, les premières préparant les secondes, les secondes faisant la place nette pour les premières.
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Depuis le début, le régime de Chavez s’est servi des revenus du pétrole pour financer ses réformes sociales, mais le Venezuela ne peut échapper éternellement aux effets de la crise économique mondiale. La chute des prix du pétrole menace les programmes sociaux, engendre l’inflation et le chômage. La droite va être tentée de s’appuyer sur les régions sous son contrôle pour reprendre sa campagne contre le régime de Chavez. Elle pourrait même imiter l’oligarchie bolivienne et réclamer l’autonomie des régions riches en pétrole comme l’État de Zulia.
Dans le passé, plusieurs tentatives de coups d’État inspirées par la droite se sont soldées par un échec parce qu’elles ont provoqué, en retour, le soutien et la mobilisation des classes exploitées, conscientes que le retour de la droite et de l’oligarchie possédante signifierait la fin de certains progrès sociaux.
Ces élections du 26 septembre viennent de témoigner encore une fois du soutien populaire dont dispose Chavez, tout simplement parce qu’il est le premier gouvernement qui se soit soucié un tant soit peu des classes populaires.
Mais, du point de vue de celles-ci, ce régime ne pourra pas être toujours une garantie. Malgré les déclarations socialisantes de Chavez, celui-ci s’est limité à financer des programmes d’aides sociales, mais n’a entrepris aucune transformation profonde de la société. Ne cherchant nullement à exproprier les capitalistes privés qui dominent les secteurs clés de l’industrie et les banques, il leur a ainsi laissé toute leur puissance sociale, ce qui peut leur permettre de revenir en force demain.
Alors, pour leur avenir, les masses populaires vénézuéliennes ne peuvent se fier au seul « sauveur suprême » Chavez, mais seulement aux transformations qu’elles pourront imposer dans la société.
L’émergence de l’impérialisme, il y a plus d’un siècle, avec ses trusts enserrant toute la planète de leurs tentacules, et la complexification de l’activité économique au fil du temps ont rendu la périodicité des cycles économiques plus aléatoire, ont multiplié les modalités de déclenchement des crises et ont aggravé leurs dégâts, mais ne les ont pas rendues moins inéluctables. Les crises constituent des phases essentielles de la reproduction capitaliste. C’est à travers les crises précisément que l’économie de marché, mue par la concurrence aveugle, rétablit les équilibres entre la production et la consommation solvable, entre les différents secteurs de l’économie, notamment celui des moyens de production et celui des biens de consommation, entre les différentes entreprises qui réalisent les phases successives du processus de production. Ce sont les crises qui expriment la baisse du taux de profit résultant de la saturation du marché. Ce sont elles qui, en détruisant une partie du capital productif, en élaguant les entreprises les moins rentables du point de vue des capitalistes, créent les conditions du redémarrage d’un nouveau cycle, où le taux de profit se remet à augmenter, les investissements reprennent, ainsi que les embauches.
Au sommaire du dernier numéro de Lutte de classe (147 - novembre 2012)

Les prémisses objectives de la révolution socialiste
La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat.
La prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l’humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle. Les crises conjoncturelles, dans les conditions de la crise sociale de tout le système capitaliste, accablent les masses de privations et de souffrances toujours plus grandes. La croissance du chômage approfondit, à son tour, la crise financière de l’État et sape les systèmes monétaires ébranlés. Les gouvernements, tant démocratiques que fascistes, vont d’une banqueroute à l’autre. La bourgeoisie elle-même ne voit pas d’issue. Dans les pays où elle s’est déjà trouvée contrainte de miser son dernier enjeu sur la carte du fascisme, elle marche maintenant les yeux fermés à la catastrophe économique et militaire. Dans les pays historiquement privilégiés, c’est-à-dire ceux où elle peut encore se permettre, pendant quelque temps, le luxe de la démocratie aux dépens de l’accumulation nationale antérieure (Grande-Bretagne, France, États-Unis, etc.), tous les partis traditionnels du capital se trouvent dans une situation de désarroi qui frise, par moments, la paralysie de la volonté. Le New Deal, malgré le caractère résolu dont il faisait étalage dans la première période, ne représente qu’une forme particulière de désarroi, possible seulement dans un pays où la bourgeoisie a pu accumuler des richesses sans nombre. La crise actuelle, qui est encore loin d’avoir dit son dernier mot, a pu déjà montrer que la politique du New Deal aux États-Unis, pas plus que la politique du Front populaire en France, n’ouvre aucune issue dans l’impasse économique. Le tableau des relations internationales n’a pas meilleur aspect. Sous la pression croissante du déclin capitaliste, les antagonismes impérialistes ont atteint la limite au-delà de laquelle les divers conflits et explosions sanglantes (Éthiopie, Espagne, Extrême-Orient, Europe Centrale…), doivent infailliblement se confondre en un incendie mondial.
Bien entendu, la bourgeoisie se rend compte du danger mortel qu’une nouvelle guerre représente pour sa domination. Mais elle est actuellement infiniment moins capable de prévenir la guerre qu’à la veille de 1914.
Les bavardages de toutes sortes selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore “mûres” pour le socialisme ne sont que le produit de l’ignorance ou d’une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d’être emportée dans une catastrophe. Tout dépend du prolétariat, c’est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire. La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire.
Il est désormais courant, et pas seulement dans les milieux de la gauche réformiste, de dénoncer la finance et ses excès. L’économiste Joseph Stiglitz, ex-ministre de Clinton et prix Nobel d’économie, qui passe pour le maître à penser des altermondialistes, a intitulé son ouvrage analysant les derniers rebondissements de la crise : Le triomphe de la cupidité.Comme si la chose était inconnue du capitalisme d’avant les dérégulations des fatidiques années quatre-vingt !
Critiquer les politiques libérales, les dérégulations ou encore la globalisation ou la financiarisation de l’économie, et en rester à cette critique-là sans expliquer comment tout cela s’enracine dans l’évolution de l’économie capitaliste elle-même, est une façon de défendre l’économie capitaliste. Le fait que le Parti socialiste, le Parti communiste, et jusqu’à une partie de l’extrême gauche, reprennent à leur compte ce type d’explication, montre que tous ces gens se placent fondamentalement sur le terrain de la bourgeoisie.
Les altermondialistes n’ont que des platitudes à offrir en guise de réponse à la question « Pourquoi un tel développement de la financiarisation ? » En rester à la dénonciation des politiques libérales menées par les gouvernements, voire à l’influence des théories monétaristes de certains gourous de l’économie politique bourgeoise, est une de ces platitudes. Elles n’expliquent pas pourquoi, en un moment de l’histoire économique de l’après-guerre – précisément après les premières manifestations de la crise économique au tournant des années soixante-soixante-dix – ces politiques libérales ont commencé à s’imposer.
Que les États et leurs dirigeants aient joué un rôle à chaque étape dans la financiarisation de l’économie, c’est une évidence. Les multitudes de mesures prises pour « déréguler », pour supprimer des obstacles devant les placements et les déplacements de capitaux, d’un pays à l’autre, d’un secteur à l’autre, ont été des mesures étatiques. Mais les gouvernements n’ont fait que donner une traduction juridique à l’évolution du capitalisme lui-même, à sa dynamique interne – fût-ce parfois en anticipant.
Les altermondialistes dénoncent les têtes pensantes du libéralisme économique qui défendent l’idée que les marchés s’autorégulent. À juste raison. La multiplication des crises financières et leur gravité croissante font le deuil de ce genre de stupidités. Les crises de l’économie capitaliste n’ont cependant pas disparu, mêmes aux périodes où le marché était plus ou moins réglementé. Et surtout, c’est le marché réglementé qui a enfanté le marché déréglementé. Et, avant de l’avoir enfanté, il l’a porté en son sein. Il a préparé les financiers à l’exiger, les économistes à le justifier, et les politiques à en assurer les conditions légales. De quoi donc le retour à la réglementation – si tant est qu’il soit possible aujourd’hui – pourrait-il préserver l’économie capitaliste ?
La prépondérance du capital financier sur le capital industriel a une histoire plus que séculaire derrière elle. C’est même une des caractéristiques de l’évolution du capitalisme arrivé à maturité – à la sénilité, pour reprendre l’expression de Lénine –, un des signes de son passage du stade concurrentiel vers le stade impérialiste. Mais dans le cadre de cette évolution globale, la finance et l’activité productive évoluent en symbiose. Leurs rôles respectifs reflètent les pulsations de l’économie capitaliste.
Les mesures de régulation, qui font tant rêver les économistes qui se posent en maîtres à penser de la gauche bourgeoise, ont été réinventées dans le contexte de la crise de 1929 et des années de dépression. Elles ont pris des formes différentes dans la démocratie impérialiste des États-Unis et sous le régime fasciste de l’Allemagne bourgeoise, mais les objectifs étaient les mêmes : sauver le grand capital.
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la régulation devint la règle dans tous les pays impérialistes. Cette régulation non seulement n’a pas empêché les grands trusts de prospérer, mais au contraire la guerre fut une période d’enrichissement pour les plus gros requins de l’économie capitaliste.
La régulation se prolongea bien longtemps après la guerre, imposée par la nécessité de fournir des béquilles étatiques au capital privé, incapable de faire face, sur la base du profit privé et de la concurrence, à toutes les tâches de la reconstruction et de la relance de la production. Même dans les pays impérialistes, notamment ceux d’Europe, l’État n’a pas seulement réglementé : il a joué un rôle important en matière de production comme de crédit. Ont été élaborées de multiples règles juridiques et administratives, parmi lesquelles la séparation des activités respectives des banques et des assurances, le cloisonnement à l’intérieur même du secteur bancaire entre banques de dépôt et banques d’investissement. S’y ajoutaient, dans les relations entre pays, le contrôle des changes et la mise en place d’un système monétaire international avec la prédominance du dollar.
Preuve qu’il est en effet possible de truffer le capitalisme de règlements. Mais preuve aussi que, si l’on ne touche pas aux fondements de l’économie capitaliste, la propriété privée des moyens de production et la course au profit, les crises ne disparaissent pas, et dès lors que les règles destinées au départ à aider le grand capital se transforment en corsets, le grand capital sait les faire sauter.
Les Reagan, Thatcher, les grands prêtres du capitalisme libéral, n’ont été que des instruments, des exécutants de la volonté du grand capital en un moment donné de son évolution.
Parmi les balivernes véhiculées par les milieux altermondialistes, il y a le reproche fait aux traités de Maastricht et de Lisbonne d’interdire à la Banque centrale européenne de prêter aux États. Du coup, ceux-ci sont contraints d’emprunter sur les marchés financiers, ce qui les rend prisonniers de ces marchés. Le montant élevé de la dette publique serait exclusivement dû aux intérêts versés aux banques privées.
S’il est tout à fait exact qu’une partie importante de l’endettement est due aux prélèvements des banques et que les décisions des gouvernements de se financer sur le marché des capitaux moyennant intérêts a été un immense cadeau au système financier, l’explication des altermondialistes est partielle, et pour des raisons intéressées.
D’abord parce que mettre au pilori uniquement les traités de Maastricht et de Lisbonne, qui ont donné le fondement juridique en Europe à cette limitation des droits de la Banque centrale, c’est taire volontairement que les dettes publiques des États-Unis et de la Grande-Bretagne sont également considérables, alors que ces deux pays ne font pas partie de la zone euro et que les obligations créées par Maastricht et Lisbonne ne les concernent pas.
Ensuite parce que présenter comme une alternative à la crise financière actuelle le retour au droit de chaque État de la zone euro de faire marcher la planche à billets n’est en rien une solution pour surmonter la crise, ni une perspective plus favorable pour les classes exploitées. Une politique inflationniste, même menée par l’État national, c’est encore une politique destinée à vider les poches des salariés en démolissant le pouvoir d’achat des salaires.
Les circonstances peuvent amener la bourgeoisie à adopter cette politique. Les États-Unis l’appliquent déjà. L’Europe aussi, dans une certaine mesure. Les travailleurs n’ont évidemment pas à se retrouver derrière la politique de la bourgeoisie, qu’elle vise la stabilité monétaire ou qu’elle soit inflationniste. Cela repose la nécessité pour le monde du travail de mettre parmi ses objectifs l’échelle mobile des salaires, susceptible de préserver leur pouvoir d’achat.
Dans le texte du congrès de l’année dernière consacré à « La crise de l’économie capitaliste », nous constations que :
« Contrairement aux craintes des milieux financiers, voire des dirigeants politiques des grandes puissances impérialistes, l’utilisation effrénée de la planche à billets ne s’est pas traduite, ou pas encore, par un retour à la forte inflation des années soixante-dix. […]
Tout se passe comme si l’économie était cloisonnée et que la masse monétaire supplémentaire résultant de la planche à billets était entièrement absorbée par le système financier lui-même. »
Étant donné cependant le fonctionnement forcené de la planche à billets aux États-Unis, en Grande-Bretagne et, d’une autre manière, en Europe, il est probable que la masse monétaire en circulation puisse alimenter tout à la fois le casino des riches et l’inflation pour les classes populaires.
Les altermondialistes prennent soin de ne jamais mettre en cause les fondements de l’économie capitaliste tout en critiquant certains de ses dégâts. Ce n’est pas pour rien qu’ils peuvent postuler à l’insigne honneur d’être les maîtres à penser du Parti socialiste. Ne sont-ils pas déjà flattés que même le très réactionnaire duo Sarkozy-Merkel envisage d’un œil favorable la taxe Tobin, ce dérisoire prélèvement qui non seulement ne touche en rien aux fondements de l’économie capitaliste, c’est-à-dire aux véritables causes de la crise, mais effleure à peine les intérêts des financiers spéculateurs. La dernière réunion du G20, ce cénacle des dignitaires de l’impérialisme, a même mis l’idée de taxer les opérations financières à l’ordre du jour de ses palabres.
La gauche gouvernementale et ses inspirateurs altermondialistes et assimilés posent en fait leur candidature pour être les exécutants de la volonté du grand capital, si le chaos financier actuel l’amène à faire appel aux béquilles étatiques.
Le retour à une phraséologie plus étatiste, l’évocation des nationalisations ne sortent pas du néant. Il se peut que sortent de la crise actuelle de nouvelles règles pour tenter d’encadrer un peu la finance, pour protéger par des mesures protectionnistes l’espace économique, national ou européen.
L’économie capitaliste continue à prendre l’eau de toutes parts. À peine les dirigeants ont-ils colmaté une brèche qu’une autre apparaît, plus exactement une autre prétendument colmatée s’ouvre de nouveau.
Dans le journal économique Les Échos du 17 septembre, qui titrait en une « Le risque de crise bancaire s’éloigne dans la zone euro », un entrefilet intérieur faisait état de la chute de la production industrielle aux États-Unis ! La production de la plupart des pays européens stagne depuis un certain temps déjà. Et voilà que ralentit également la croissance dans les pays semi-développés, Chine, Inde, Brésil, présentés il y a peu encore comme les futures locomotives de la demande mondiale.
Côté optimiste, le gouverneur de la Banque de France affirme : « L’horizon apparaît beaucoup plus dégagé. » Bel enthousiasme, partagé par les ministres des Finances de l’Union européenne qui posaient pour une photo de famille deux jours plus tôt, lors d’un des innombrables sommets. Le motif de leurs congratulations : l’annonce, faite le 6 septembre par la Banque centrale européenne (BCE), d’acheter sans limite aux banques détentrices les papiers de dette publique des pays de la zone euro qui éprouvent des difficultés de financement. Les marchés financiers ont aussitôt montré qu’ils étaient contents. Du coup, les ministres l’étaient aussi. Et la presse de titrer, une fois de plus, que l’euro était sauvé.
Tout ce beau monde est pourtant conscient que la décision de la BCE signifie une création monétaire supplémentaire, c’est-à-dire une accélération de l’inflation. Quelques jours plus tard, le quotidien Le Figaro rapportait la réflexion d’un économiste ayant pignon sur rue : « Cette décision mérite de figurer parmi les événements les plus désastreux de l’histoire monétaire européenne » !
Ses statuts interdisent pourtant à la BCE d’accroître la masse monétaire pour venir au secours des États ou des secteurs économiques en difficulté. Mais, comme disait si bien Talleyrand : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder. » Cela fait quelque temps que la BCE piétine allègrement ses principes ! Depuis trois ans au bas mot, la BCE arrose d’argent frais les banquiers européens en rachetant de plus en plus de dettes publiques ou privées contre de la monnaie sonnante et trébuchante.
La décision récente de la BCE est quand même une nouveauté. Pour la première fois, elle reconnaît clairement et officiellement ce qu’elle fait déjà hypocritement depuis trois ans. Elle tient désormais guichet ouvert aux banquiers de façon illimitée. Et va pour l’accélération de la planche à billets !
Tout cela au nom du combat pour la croissance. Tout cet argent supplémentaire balancé dans l’économie n’a cependant aucune raison de favoriser la croissance. Pour cette simple et bonne raison que les marchés de consommation stagnent et ceux des moyens de production encore plus, la classe capitaliste n’ayant aucune envie de procéder à des investissements productifs. Mais en revanche, la politique de guichet ouvert de la BCE va accroître la quantité déjà colossale de monnaie qui circule dans tous les tuyaux possibles de l’économie mondiale, semant le désordre partout où elle passe dans un but spéculatif, qu’il s’agisse d’actions d’entreprises, d’obligations d’État, de matières premières. Infiniment plus grave encore, le blé, le riz ou le soja, c’est-à-dire des produits alimentaires vitaux au sens le plus strict du terme, sont devenus des « actifs financiers », au même titre que les papiers financiers les plus sophistiqués inventés par les cerveaux malades d’un système bancaire en folie.
Plus la crise dure, moins la classe capitaliste elle-même voit une issue aux soubresauts de son économie. Depuis quelque temps, un débat s’est instauré parmi ses têtes pensantes : ne vaut-il pas mieux mener une politique inflationniste plutôt que des politiques d’austérité qui, en vidant les poches des classes populaires, réduisent encore leurs capacités de consommation et font reculer les marchés ?
Dans une première phase, consécutive à la crise bancaire de l’automne 2008 où les États ont distribué sans compter des centaines de milliards aux banquiers en difficulté, le mot d’ordre unanime était l’austérité partout, pour récupérer sur le dos de la population l’argent livré au système bancaire. Tous les États ont coupé dans les dépenses des services publics, dans le nombre de fonctionnaires, dans la protection sociale, dans tout ce qui est utile à la majorité de la population.
La Grèce a été la première sur la liste, mais d’autres l’ont accompagnée et suivie rapidement, l’Irlande, l’Espagne, le Portugal. Les plus riches pays impérialistes d’Europe, l’Allemagne et la France, avaient assez de moyens pour que leurs dirigeants rejettent avec superbe le mot « austérité ». Mais pas les mesures que résume ce mot.
Le remboursement de la dette reste aujourd’hui encore la vache sacrée de tous les gouvernements bourgeois pour satisfaire les exigences de la finance. Les déclarations se multiplient cependant pour dire qu’à force d’austérité, les gouvernements sont en train d’aggraver la crise.
Il serait vain de couper le monde capitaliste en deux et de considérer que les partisans du remboursement de la dette publique et de la politique d’austérité se recrutent du côté du capital financier, et les autres du côté du capital industriel, tant les deux sont entremêlés. Il s’agit du même grand capital dans des fonctions contradictoires.
La contradiction entre les deux attitudes reflète l’affolement du grand capital devant la crise de sa propre économie. Et le compromis que semble ouvrir la décision de la BCE, qui par la même occasion finit par s’aligner sur l’attitude de la banque centrale américaine, est d’ajouter à la politique d’austérité une politique inflationniste. Ce qui signifie en clair pour les classes populaires que, non seulement les licenciements continueront à se multiplier et le chômage à s’aggraver, mais qu’en outre les hausses de prix, qui se sont accélérées au cours de l’année 2012, vont s’accélérer encore plus.
Pendant que la presse économique annonce que « les stars du CAC 40 vont augmenter leurs dividendes » (Les Échos du 18 septembre) ; pendant que « la rentrée marque le retour des grandes introductions en Bourse » (Les Échos du 12 septembre), montrant la santé financière florissante des grands fauves du capitalisme, la pauvreté s’accroît dans la classe ouvrière, même dans les pays capitalistes les plus développés. Les chiffres du chômage donnent une indication, mais il y en a bien d’autres. Des instituts statistiques constatent le véritable bond du nombre de « travailleurs pauvres » dans la plupart des pays européens. C’est-à-dire de travailleurs qui ont bien un emploi mais un salaire insuffisant pour sortir de la pauvreté. Dans un document économique, la Commission européenne elle-même se pose gravement la question : « Suffit-il d’avoir un emploi pour échapper à la pauvreté ? » Et de citer la puissance impérialiste la plus riche d’Europe, l’Allemagne, où du fait de la généralisation des temps partiels, des CDD, des « mini-emplois », le pourcentage de travailleurs en dessous du seuil de pauvreté est passé en deux ans de 4,8 à 6,8 % ; en France ce pourcentage est de 6,7 % du total des salariés (Les Échos).
Au-delà de ses réactions désordonnées face aux rebondissements de la crise, la classe capitaliste est engagée dans une fuite en avant. La seule constante de ce mouvement chaotique est d’aggraver l’exploitation et de prélever toujours plus sur les classes laborieuses. Il ne s’agit pas du jeu de mécanismes économiques abstraits. C’est une guerre de classe dont l’issue ne se décide pas par le choix entre différentes options proposées à la bourgeoisie par ses serviteurs politiques. Elle dépend de la capacité de la classe ouvrière à imposer des objectifs qui peuvent réellement préserver ses conditions d’existence, à commencer par ce droit élémentaire qui conditionne tout le reste : préserver son emploi et le pouvoir d’achat de son salaire.
[…] Pour l’instant, les pays les plus riches, Allemagne en tête, ont fait le choix de maintenir la cohésion de l’euro et de maintenir tous les pays dans la zone euro, en avançant aux banques les dettes qu’elles réclament et en imposant des plans d’austérité féroces aux populations pour payer les banques. Accepter la faillite de la Grèce serait prendre le risque d’une contagion de la spéculation sur la dette aux autres États les plus endettés, ce qui mènerait à l’éclatement de la zone euro. Ce serait un pas de plus dans le sens de l’aggravation de la crise, et un pas très important, car il s’accompagnerait du retour d’un protectionnisme exacerbé entre pays européens.
Mais les politiques d’austérité posent réellement un problème à l’économie capitaliste, car elles ne font qu’aggraver la crise. La bourgeoisie se retrouve devant un réel dilemme : pour une partie de son capital, celui qu’elle confie aux banques, elle veut être payée avec des taux d’intérêt élevés, pour une autre partie de son capital, celle que constituent ses usines, elle veut pouvoir vendre et écouler ses marchandises. Le groupe PSA-Peugeot-Citroën, par exemple, aimerait que l’État facilite l’écoulement de ses voitures, mais le même groupe s’est vanté d’avoir onze milliards d’euros de liquidités. Cette somme-là ne dort pas dans un bas de laine et contribue donc à la spéculation d’une manière ou d’une autre.
Pour essayer de détourner la spéculation de la zone euro, certains économistes et dirigeants politiques mettent en avant la nécessité d’une mutualisation de la dette des États européens, par exemple grâce à l’émission d’« euro-bonds ». Ce ne serait plus tel ou tel État qui irait emprunter au guichet d’une banque, mais l’ensemble des pays de la zone euro. C’est-à-dire que cela reviendrait à mettre derrière chaque emprunt la garantie par avance de l’ensemble des États de la zone euro.
Face à la catastrophe qui se profile, les États sont poussés, dans la précipitation, à essayer de combler la carence essentielle de la monnaie unique européenne depuis le début de son existence : le manque d’unification politique des pays de la zone euro. Mais le problème est que cela revient à faire systématiquement payer les États les plus riches, dont l’Allemagne. Et on ne peut imaginer qu’elle l’accepte sans contreparties, comme une autorité de plus en plus importante sur les budgets des autres États européens. Est-ce qu’à leur tour, ceux-ci accepteront cette soumission ? Rien n’est moins sûr.
Face à l’accumulation de plans d’austérité, on entend aussi de plus en plus parler de « plan de croissance » à mettre en place. Hollande s’en est fait le champion durant toute sa campagne présidentielle.
C’est, avant tout, du baratin électoral. La croissance de l’économie, c’est-à-dire le développement général de la production, toute la classe capitaliste la souhaiterait et les politiciens à son service bien évidemment aussi. Mais ni les uns, ni les autres n’en sont maîtres. Leur économie est fondamentalement imprévisible et incontrôlable, car ce sont les lois du profit et de la concurrence qui règnent.En réalité, ces « plans de croissance » ne seront que de nouvelles aides au patronat sous forme de cadeaux fiscaux ou de commandes d’État. Et quand le Premier ministre britannique, David Cameron, a lâché : « Austérité et croissance ne s’excluent pas », il faut traduire : l’austérité pour les travailleurs, et la croissance des profits pour les capitalistes.Ces courants réformistes qui prétendent vouloir réguler le capitalismeFace à l’emballement de la spéculation, il y a aussi des courants politiques qui se posent en médecins de l’économie capitaliste, avançant des prétendues solutions pour soigner voire guérir l’économie capitaliste de cette spirale étouffante de la spéculation. Ces courants font mine de crier à la catastrophe aux oreilles de la bourgeoisie… pour avoir les voix des travailleurs.Évidemment, la finance fait bien peu de cas de tout ce cirque. Il n’y a qu’à voir comment les grandes banques traitent même les gouvernements : elles dévastent et pillent et laissent les États se débrouiller pour recoller les morceaux. Ces grandes banques sont françaises, allemandes, italiennes et même grecques. Ce sont elles qui spéculent contre les dettes des États européens et prennent le risque de faire imploser l’Union européenne, le cadre de leur propre économie.Pour séduire l’électorat de gauche, le Front de gauche, Mélenchon et le PCF, a fait un de ses chevaux de bataille électorale de l’idée que les États puissent obtenir des prêts directement auprès de la Banque centrale européenne, en court-circuitant les banques privées qui font un juteux profit en tant qu’intermédiaires.Il est vrai que ce tour de passe-passe des banques est choquant et révélateur de la mainmise du capital financier sur l’ensemble de l’économie. Mais pour mettre fin à cela, il faudra bien autre chose que les menaces verbales d’un politicien en campagne électorale. Et cette possibilité offerte aux banques n’est en réalité qu’un aspect parmi bien d’autres du parasitisme du capital financier sur la société.Par ailleurs, que signifierait précisément permettre aux États d’emprunter directement à la Banque centrale européenne, si ce n’est permettre aux États d’éponger leurs dettes avec de l’inflation ? Et quelles conséquences cela aurait pour les travailleurs ?Il est tout à fait possible d’ailleurs que la bourgeoisie et ses banquiers fassent, à un moment donné de l’évolution de la crise, ce choix de l’inflation. Les banques trouveraient alors les moyens de préserver leurs avoirs au maximum. Par contre, pour les travailleurs et les couches populaires en général, une inflation signifierait une dégringolade du pouvoir d’achat et une paupérisation accélérée. Pour la classe ouvrière, cela reviendrait à choisir entre crever de misère au chômage ou crever de misère parce que le pouvoir d’achat fond comme neige au soleil.Mélenchon se pose en fait vis-à-vis de la bourgeoisie en alternative possible au cas où celle-ci aurait besoin de mettre en place ce genre de politique et aurait besoin d’un gouvernement capable de faire avaler cette pilule aux travailleurs.
Un seul programme de lutte pour les travailleurs
Ce genre de proposition n’est que de la poudre aux yeux. Face à ce baratin électoral de période de crise, il faut au contraire que les travailleurs mettent en avant des mesures de survie, leurs exigences propres, qui correspondent à leurs intérêts collectifs.
Dans la situation actuelle, la bourgeoisie ne tolérera pas que même des miettes de ses profits lui échappent. Au contraire, elle cherchera à maintenir voire accroître ses profits en écrasant toujours plus les travailleurs et il est certain que les gouvernements, encore une fois quelle que soit leur couleur politique, relaieront cette offensive de la bourgeoisie. La bourgeoisie ne tolérera que des gouvernements de combat contre les travailleurs.
Comment extorqueront-ils toujours plus aux travailleurs ? Ajouteront-ils d’autres plans d’austérité ? Se lanceront-ils dans une politique d’inflation galopante ? Feront-ils les deux ? Le problème n’est sûrement pas de choisir la sauce à laquelle la bourgeoisie veut nous cuisiner ; mais qu’au contraire, quelles que soient les attaques, la classe ouvrière défende sa peau.
Face aux plans d’austérité qui augmentent le nombre des chômeurs, il faut imposer l’interdiction de tous les licenciements et la répartition du travail entre tous, sans diminution des salaires. Il faut imposer que l’État crée tous les postes nécessaires dans les services publics comme la santé, l’éducation et les transports, et qu’il crée même des services publics nouveaux comme un service public de la construction de logements sociaux ou encore de la petite enfance.
Face aux menaces d’inflation, et alors que le chômage pèse sur le niveau des salaires, il faut imposer l’augmentation générale des salaires et des pensions et leur indexation sur les prix.
Ces mesures sont les seules qui peuvent protéger les travailleurs des conséquences de la crise quelle que soit son évolution. Et elles sont également les seules qui peuvent empêcher l’économie de s’effondrer. Car elles reviennent à imposer que les profits des entreprises servent à faire vivre la population décemment, plutôt que d’être utilisés à la spéculation.
Ces mesures ne viendront pas d’un gouvernement sorti des urnes. Elles seront prises sous la pression d’une mobilisation générale des travailleurs, explosive, remettant en cause la mainmise de la bourgeoisie sur la marche de l’économie, avec un contrôle direct des travailleurs sur les entreprises, c’est-à-dire une pression révolutionnaire remettant en cause l’ordre social de la bourgeoisie.
[extrait de la Lutte de classe n°145 (juillet-aout 2012). Pour lire la suite, cliquez sur le titre]
Martin Munácsi - Beach Before the Storm, 1930
Gustav Klimt, Farm Garden with Sunflowers, 1912
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Celebrating Margaret Thatcher’s death on the streets of Brixton