Billets comportant le tag Capitalisme

La folie de l’économie capitaliste

La guerre menée par le patronat et le gouvernement contre les travailleurs n’a pas encore la brutalité de celle menée en Grèce, en Espagne, au Portugal. La France part de plus haut, c’est un pays économiquement plus puissant, qui a accumulé au fil du temps plus de richesses, notamment en pillant et en colonisant une grande partie de l’Afrique.

La bourgeoisie a donc pu, dans le passé, concéder aux exploités toute une série de droits. Ils sont en train d’être démolis. Regardons vingt ans en arrière : quand on était embauché, sauf accident ou choix personnel, c’était pour la vie. Aujourd’hui, quel jeune imagine décrocher un CDI ? Le CDI est devenu un privilège, la norme maintenant c’est le travail à la commande, le travail à la tâche comme au 19ème siècle !

Il reste encore des amortisseurs sociaux, comme ils disent, mais jusqu’à quand ? Alors que tout le monde, à droite comme à gauche, s’est toujours gargarisé du modèle français de protection sociale avec la Sécurité sociale, voilà que de plus en plus de voix se font entendre pour la remettre complètement en cause.

Quant aux droits à la retraite, ils reculent depuis trente ans. Ça continue avec Hollande. Avec la loi sur la flexibilité, le gouvernement en a déjà fait plus pour aggraver les conditions de travail qu’en dix ans de droite. Du nord au sud de l’Europe, ce sont les mêmes reculs, les mêmes sacrifices imposés aux travailleurs, que le gouvernement soit de droite ou de gauche. Par les temps qui courent, le gouvernement ne peut qu’être le bras armé de la bourgeoisie contre les exploités.

La défense des intérêts des travailleurs n’est pas une question d’élections, mais de rapport de forces entre la grande bourgeoisie et les travailleurs. La lutte de classe, ce n’est pas du passé, elle est là, féroce, et surtout elle est à sens unique. Car il n’y a que la bourgeoisie qui donne des coups. C’est cela qu’il faut changer.

Pour inverser le rapport de forces, les travailleurs ne pourront faire l’économie d’une lutte massive, qui fasse peur à la bourgeoisie, comme elle a eu peur en juin 1936 avec les occupations d’usines, comme elle a eu peur en mai 1968.

Si les luttes ne se décrètent pas, elles se préparent dans les têtes et dans les consciences. Dévoiler la politique de la bourgeoisie, dénoncer le jeu de ses serviteurs politiques, dire la vérité aux travailleurs, les armer politiquement, moralement, c’est ce que les directions syndicales pourraient et devraient faire.

Au lieu de cela, les dirigeants syndicaux –les directions centrales des appareils syndicaux, pas les militants de base- passent leur temps en conciliabules avec le gouvernement et le patronat. L’encre des accords sur la flexibilité n’est pas encore sèche que le gouvernement et le patronat ouvrent déjà un nouveau cycle de conférences sociales sur les retraites. Alors que tout le monde a compris que le patronat n’est pas disposé à faire de cadeaux et qu’il ne veut négocier que des reculs pour les travailleurs, pourquoi cautionner ces négociations bidon ? Et pire encore : présenter les reculs comme des avancées ?

Gouvernement et patronat nous disent qu’il faut être compétitif, flexible, mais tout cela pourquoi ? Ils restructurent, ils nous demandent d’accepter le chômage, mais pourquoi tous ces sacrifices ? A quoi servent les milliards retirés des services publics ? Si, encore, cela améliorait la situation économique, mais c’est tout le contraire ! C’est toujours et encore la finance, qui prospère, et la spéculation.

La finance tue la croissance, le paiement de la dette tue toute perspective de relance économique. Ce sont les mêmes bourgeois qui sont tiraillés entre ces objectifs contradictoires. Bouygues ou Peugeot n’ont rien contre la relance, ils sont pour ! Mais ils ont aussi des intérêts financiers, et c’est d’ailleurs leur capital placé dans la finance qui leur rapporte le plus.

Le capitalisme est un système perclus de contradictions. À commencer par celle qui pousse chaque capitaliste individuel à aggraver l’exploitation, à baisser les salaires, alors que c’est précisément cela qui limite, voire fait reculer la consommation des classes exploitées, et donc le marché.

La crise est due à ce que le système est capable de trop produire par rapport à la consommation solvable. C’est l’abondance qui crée la misère. Il n’y aucune raison de se résigner à cette folie. Il faut supprimer la domination de la bourgeoisie sur l’économie, c’est-à-dire la propriété privée des moyens de production.

[Lutte Ouvrière, éditorial du lundi 20 mai 2013]

Le gouvernement a lancé son opération « mains propres » en publiant le patrimoine des ministres. Il a voulu en faire un événement majeur. « Il y aura un avant et un après l’affaire Cahuzac », a déclaré Marisol Touraine, la ministre de la Santé. Michel Sapin, le ministre du Travail, a parlé « d’un moment d’exorcisme collectif » !
À droite, ils sont nombreux à dénoncer « le voyeurisme » et « la chasse aux riches ».
Quel cinéma ! La transparence proposée est banale : elle existe dans 24 pays européens. Et quelle hypocrisie ! Ces messieurs-dames ne nous montrent que ce qu’ils veulent.
La publication du patrimoine des élus ne révélera pas toute la vérité, mais elle aura au moins eu le mérite de révéler l’état d’esprit de ces gens-là !
Les travailleurs ne peuvent rien cacher de leurs comptes. Leur patron peut tout savoir d’eux. Leur banquier s’immisce jusque dans leur intimité, comme les organismes sociaux auprès de qui il faut déclarer le moindre euro perçu. La bourgeoisie et les politiciens trouvent cela tout à fait normal, mais dès qu’il s’agit d’eux-mêmes, de leur argent et de leur vie, ils montent sur leurs grands chevaux.
Oui, il faut une transparence totale, mais cette transparence doit s’exercer vis-à-vis de l’ensemble de la bourgeoisie, surtout la grande. Oui, il faut une transparence totale, mais celle-ci ne passera que par le contrôle effectué par la population, par les salariés des banques, par les comptables des groupes capitalistes.
Ce contrôle révélerait que, dans cette période de crise, alors que l’on nous dit qu’il n’y a plus d’argent pour préserver les emplois, payer des salaires et des retraites corrects, cet argent existe bel et bien dans les caisses des grands groupes capitalistes ou sur les comptes des grandes fortunes
Ce contrôle permettrait de dévoiler le plus grand scandale de notre société : le mécanisme de l’exploitation, qui concentre les richesses entre les mains d’une minorité privilégiée, au détriment du plus grand nombre.
Nathalie Arthaud

Que meurent les profits !

En renforçant leur compétitivité, les entreprises ne surmontent pas la crise, elles exacerbent la concurrence qui l’a engendrée

Ce qui serait nécessaire, ce qui serait utile, face à la crise c’est, non pas une rivalité accrue, non pas une concurrence ruineuse, mais le recensement des besoins à l’échelle du monde et l’organisation de la production en fonction des besoins. Produire des voitures n’est pas un but en soi. On peut en produire moins, des plus solides qui durent plus longtemps. On peut produire davantage de moyens de transport en commun, bien plus économiques et dont on sait bien qu’ils sont insuffisants même dans les pays industrialisés. Et si les pays industriels sont saturés de voitures individuelles, on pourrait utiliser l’industrie automobile mondiale pour produire des équipements de base qui manquent à l’immense majorité de l’humanité : tracteurs, camions, ambulances, moyens de transport en commun, etc.

Ce serait logique, utile, et cela permettrait de mieux vivre partout. Mais voilà, c’en serait fini des profits des grands trusts de l’automobile, basés sur la production de masse à destination des pays industriels qui peuvent payer. Jamais la bourgeoisie ne mettra en oeuvre une telle politique. Seule la classe ouvrière du monde, elle qui produit justement tous les biens, le pourrait. Et le problème se pose de la même façon dans toutes les branches de la vie économique. Les trusts de l’acier se font la guerre pour s’arracher les marchés juteux, c’est la course à la compétitivité avec son cortège de faillites, de licenciements, avec la surexploitation forcenée des travailleurs. Et en même temps, les besoins en acier dans le monde entier, dans les pays sous-développés, en France même, sont considérables. Les installations sidérurgiques de toute la terre pourraient tourner à plein de leur capacité qu’elles ne suffiraient peut-être pas aux besoins, si l’on cherchait à équiper la planète en écoles, en hôpitaux, en logements, en moyens de transport. D’ailleurs, les besoins élémentaires des trois quarts de l’humanité ne sont pas satisfaits et il y a de quoi faire tourner les usines et donner du travail à tous, Et puis, au fur et à mesure qu’ils le seraient, on pourrait travailler moins, beaucoup moins. La production ne devrait pas être un but en soi, mais simplement un moyen de satisfaire les besoins des hommes.

Il n’y a pas d’autre moyen de mettre fin à tout jamais aux crises sinon en mettant fin à l’économie capitaliste elle-même, à la concurrence, à la soif du profit, au pouvoir des grands trusts. C’est-à-dire en réorganisant l’économie de fond en comble, avec comme critère de base de produire en fonction des besoins des hommes, de tous les hommes, et pas seulement en fonction des besoins solvables, pas seulement en fonction des espoirs de profits des entreprises.

Il n’existe pas de solution à la crise à l’échelle d’un seul pays car l’économie est mondiale, et la crise aussi.

La bourgeoisie, dans chaque pays, veut attirer ses propres travailleurs dans le piège de la compétition internationale. Elle réclame leur concours pour lutter contre les trusts allemands, japonais ou américains.

Mais c’est un piège pour les travailleurs, c’est un piège pour l’ensemble de la société. Car c’est précisément la concurrence, c’est précisément la guerre entre trusts, qui est à l’origine de la crise. Accroître la compétitivité des trusts, c’est leur donner plus de moyens dans la guerre économique qu’ils se livrent les uns aux autres, c’est exacerber encore un peu plus la crise.

Les grands trusts se servent des richesses créées, des usines ultra-modernes, des grands complexes sidérurgiques, mais aussi des denrées alimentaires, mais aussi du pétrole comme du nucléaire et même des découvertes scientifiques, comme autant d’armes pour combattre leurs concurrents.

Ce n’est pas en renforçant les trusts, fussent-ils de leur pays, que les travailleurs adouciront la crise pour eux-mêmes mais, au contraire, en arrachant à ces trusts le pouvoir exorbitant qu’ils détiennent sur l’économie et sur la société.

Les bourgeois veulent lancer les travailleurs les uns contre les autres, leur faire croire que le bien être des uns va à l’encontre de celui des autres. Mais c’est faux. Le bien-être des uns et des autres dépend de la coopération de tous.

Ce n’est que par la coopération entre les peuples, ce n’est qu’en mettant en commun leurs richesses et leurs besoins, qui sont complémentaires, ce n’est qu’en utilisant les bras de tous, qu’il sera possible de satisfaire les besoins de tous, en diminuant l’effort de chacun.

C’est dire que toutes les politiques nationalistes vont fondamentalement à l’encontre des intérêts des travailleurs. Car si ces derniers acceptaient de suivre leur propre bourgeoisie dans cette voie-là, elle exigerait d’eux, sacrifices sur sacrifices, sur l’autel de la concurrence internationale, et plus la concurrence sera sévère, plus les sacrifices exigés seront grands. On verra les États se replier sur eux-mêmes, à l’abri des barrières douanières, et les travailleurs payer cher, le prix de l’autarcie, comme les travailleurs allemands l’ont fait sous Hitler.

Nous n’en sommes pas là, mais c’est là que la guerre des trusts peut nous mener, avant de jeter les peuples dans la guerre tout court. Car c’est là, la logique meurtrière du système. C’est la guerre économique, sauvage, que se livrent les bourgeoisies qui préparent les guerres où elles envoient les ouvriers faire l’ultime sacrifice sur l’autel de leurs profits.

Pour remplacer l’économie capitaliste en faillite, le socialisme a l’échelle du monde !

Voilà où nous mènent tous ceux qui prétendent rafistoler l’économie nationale. Et le « produire français » de Georges Marchais n’échappe pas à la règle. Augmenter la production nationale alors que les marchés sont saturés, que les capitalistes du monde entier ont produit en dépit du bon sens, et que les circuits sont engorgés, que la production ne s’écoule plus, que le commerce international se ralentit, c’est d’autant plus absurde que certains veulent, au même moment, produire italien, allemand ou japonais ou américain.

Marchais se fait fort, lui, de rétablir les positions de l’industrie française, s’il est élu. C’est de la démagogie électorale, pour faire croire qu’il suffirait de changer le gouvernement pour rétablir la situation, et que la crise provient d’une mauvaise politique de la bourgeoisie de ce pays et non pas du système capitaliste tout entier. Cette démagogie est d’autant plus néfaste, dangereuse, qu’elle renforce les préjugés nationalistes et chauvins.

Et face à la crise, qui risque d’emporter toute la société, aucune politique qui prétend défendre les travailleurs d’un pays contre ceux d’un autre, ne peut être dans l’intérêt des travailleurs.

Car c’est, au contraire, en s’unissant par-delà les rivalités nationales de la bourgeoisie que la classe ouvrière pourra offrir une issue à l’humanité.

C’est en défendant jusqu’au bout ses propres intérêts de classe internationale qu’elle défendra du même coup les intérêts de l’ensemble de la société, menacée tout entière gravement par la crise.

Les révolutionnaires avaient toujours affirmé que la classe ouvrière devait arracher le pouvoir à la bourgeoisie et prendre elle-même en main l’organisation de l’économie à l’échelle de la planète, pour le plus grand bien de tous.

Que meurent les profits et que vive le communisme !

[source]

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #8

Le règne de la spéculation

La spéculation, en elle-même, n’est pas récente. Elle est même apparue bien avant le capitalisme industriel. Elle est née avec le grand commerce. Par bien des aspects, le rôle d’un commerçant est celui d’un spéculateur. Il achète une marchandise à un bout de la société et la revend à un autre, et joue sur les variations de prix, quelles qu’elles soient, liées à la rareté d’un produit dans une région, liées à une pénurie momentanée d’un produit. Ce rôle a son utilité dans une économie marchande : il accélère l’écoulement des marchandises. Et pour jouer ce rôle, le commerçant « spécule » sur la quantité de marchandises qu’il va pouvoir vendre.

Au 17e siècle, les classes riches de Hollande étaient férues de tulipes. Et comme le commerce de ce petit pays avait pris une ampleur fantastique, ces classes riches avaient de quoi faire des folies. Les tulipes les plus rares, celles atteintes d’un type de virus mutant qui leur donnait des couleurs exceptionnelles et dont la reproduction était pratiquement impossible, pouvaient s’échanger contre des sommes incroyables comme le prix d’un carrosse ou encore 1000 m2 de terrain.

Dans les tavernes d’Amsterdam, on négociait durant l’hiver les bulbes de tulipes de l’été suivant. On achetait en hiver mais on ne payait qu’en été. Or, en 1636, un projet de loi rendit possible l’option d’achat sur les bulbes et non plus l’obligation d’achat. Les spéculateurs affluèrent, les prix montèrent jusqu’au 6 février 1637 où ils s’effondrèrent, les acheteurs se rendant compte que les prix étaient montés vraiment trop haut pour que quelqu’un se décide réellement à payer à ce niveau des bulbes de tulipes. Il ne s’en suivit aucune crise de l’économie, car cela toucha un nombre très restreint de commerçants.

Mais cet exemple historique illustre le mécanisme de la spéculation et son caractère de jeu, de pari.

Aujourd’hui, la spéculation sur les marchandises existe toujours. La plus ignoble est celle sur les matières premières, car au caractère parasitaire de la spéculation s’ajoute l’explosion des prix des denrées de première nécessité et ses conséquences : les crises alimentaires, la famine pour des dizaines, voire des centaines de millions d’êtres humains.

Il y a aussi la spéculation sur l’immobilier, qui a pris une ampleur hallucinante dans tous les pays riches, ou encore celle sur les monnaies.

Et puis, il y a la spéculation sur les actions des entreprises cotées en Bourse, et sur tous les titres financiers plus ou moins dérivés et toujours plus alambiqués. Cette spéculation est au cœur de la financiarisation de l’économie.

Quand des capitalistes introduisent leur entreprise en Bourse, ils morcellent la propriété de celle-ci en un certain nombre d’actions. Ils en gardent une bonne partie pour eux et vendent le reste en espérant faire un gros bénéfice, pour eux et pour la banque qui les aide à introduire leur entreprise en Bourse.

Puis, les actions passent de mains en mains, se vendent et s’achètent en fonction de l’offre et de la demande. Leur valeur ne représente pas le capital industriel de l’entreprise. Ce capital a déjà été investi en machine, en matières premières, en salaires. Le seul lien qui rattache le prix d’une action au capital réellement investi dans la production, c’est le taux de profit de l’entreprise. L’action représente un droit sur une partie du profit de l’entreprise. Et un actionnaire s’attend à ce que les actions qu’il a achetées lui rapportent au moins ce qu’on appelle le taux d’intérêt moyen, c’est-à-dire ce que lui rapporterait son capital s’il le prêtait à un industriel pour que celui-ci investisse.

Initialement, la spéculation boursière avait un rôle utile dans l’économie capitaliste. Elle contribuait à fluidifier le marché des actions, à faire que, si un capitaliste cherchait à vendre une partie de ses actions pour récupérer de l’argent et l’investir dans la production, il trouvait toujours des acheteurs. La Bourse servait comme réserve de capital disponible pour la production.

Mais depuis quarante ans, la spéculation joue le rôle inverse. En drainant toujours plus les capitaux, elle les détourne de la production.

Or, dans la spéculation, aucune richesse n’est créée. Ce que les uns gagnent, les autres le perdent. À ce petit jeu, les petits boursicoteurs qui rêvent de faire fortune sont bien plus souvent les payeurs. Spéculer signifie anticiper et qui d’autre que les monopoles industriels et les grandes banques est le plus à même d’anticiper les variations du marché, voire de les provoquer, à la hausse ou à la baisse, car les bons coups peuvent se faire dans les deux sens.

Quelles que soient les déclarations théâtrales des politiciens visant « les dérives de la finance », partout, sous la pression des grandes banques, les États ont libéré la spéculation de toutes les règles qui pouvaient un tant soit peu l’entraver. Les marchés boursiers et financiers ont été dérèglementés. Cela a signifié de moins en moins de contrôles par les États et de plus en plus de marge de manœuvre pour les banques.

L’afflux croissant de capital vers la Bourse lui a fait atteindre des sommets. Entre 1982 et aujourd’hui, le Dow Jones, l’indice de la Bourse de New York a, au fil des krachs et des remontées, été multiplié environ par 14. C’est-à-dire que la valeur boursière des entreprises les plus puissantes a été multipliée en moyenne par 14. Sur cette même période, le Produit intérieur brut (PIB) des États-Unis n’a lui été multiplié que par 5. Et cela est très loin de signifier que les richesses ont été multipliées par 5, car le PIB est une mesure largement surévaluée de la production de richesses justement parce qu’il inclut une bonne part d’augmentations de valeurs qui sont le fruit de la spéculation.

Quant au pouvoir d’achat de la classe ouvrière américaine sur cette période, lui, il a carrément reculé.

La montée vertigineuse des actions en Bourse ou leur chute a un côté virtuel. Quand les prix fluctuent à la hausse ou à la baisse, cela ne signifie pas qu’il y a eu apport ou retrait d’un capital équivalent à la somme que représentent ces fluctuations. Mais ce côté virtuel n’en rend pas moins la spéculation profondément parasitaire et source de catastrophes pour l’économie, plus dévastatrices qu’un tremblement de terre.

En période d’euphorie spéculative, la Bourse draine les capitaux qui devraient être utilisés pour développer les moyens de production. Et derrière les banques qui orchestrent la spéculation, il y a tout le capital de la classe bourgeoise qui veut sa part au jeu de la spéculation. Car s’il y a bien un caractère commun à tous les capitalistes de toutes les époques, c’est la soif de profit. Aujourd’hui, les bonnes affaires passent par la spéculation, alors tous cherchent à en croquer. Il n’y a pas d’un côté, les mauvais spéculateurs et de l’autre, les bons industriels. Les capitaux de la famille Peugeot, de Liliane Bettencourt, de Bolloré, d’Arnault, etc. constituent la base de la spéculation.

Et cette spéculation a été source d’un enrichissement considérable de la bourgeoisie. Aux États-Unis, au cours des trente dernières années, la part des revenus détenue par les 1 % les plus riches a doublé, passant de 8 à 16 %. Le fameux spéculateur George Soros, aujourd’hui retiré des marchés, qui a dirigé un fonds spéculatif de plusieurs centaines de millions de dollars, s’est vanté d’avoir réalisé, sur une période de 26 ans, de 1969 à 1995, en moyenne 35 % de bénéfices par an.

Et tous ces gains sont prélevés au bout du compte sur le seul endroit de la société où la richesse se crée vraiment, c’est-à-dire dans la production. C’est toujours de l’exploitation de la classe ouvrière qu’est tiré le moindre bénéfice, que ce bénéfice soit du profit industriel, commercial ou bancaire, qu’il s’agisse du taux d’intérêt d’un capital investi ou même du fruit de la spéculation, car c’est le profit tiré de la production que les capitalistes jouent dans la spéculation.

Mais la spéculation n’aurait jamais atteint une telle ampleur sans le crédit. Et c’est l’association des deux qui rend les krachs boursiers aussi dévastateurs.

Les paradis fiscaux sont au coeur du fonctionnement de l’économie capitaliste

Il serait simple de supprimer tout anonymat dans les transactions financières et bien plus simple d’assurer la traçabilité des capitaux que celui des morceaux de viande. Mais cette opacité, cet anonymat sont protégés par une série de lois, de règlements fiscaux qui protègent le sacro-saint secret des affaires ; dans les paradis fiscaux bien sûr, mais aussi dans tous les centres financiers du monde capitaliste. Car ce secret permet de dissimuler où vont les profits, où va l’argent des entreprises, le produit de l’exploitation. Il cache le parasitisme de la classe des possédants. Ainsi Howard Davies, président de la Financial Services Authority qui contrôle la régularité de la City de Londres, le dit crûment : “La volonté politique est de combattre les abus en matière bancaire. Mais la confidentialité commerciale doit conserver sa place.”

Les paradis ficaux et sociétés off shore aussi ont de beaux jours devant eux. Ils sont souvent présentés comme le repaire de dealers et de financiers malfrats. Mais toutes les grandes banques et grandes entreprises comme TotalFinalElf ont des société off shore, des filiales dans des paradis fiscaux. L’exemption d’impôts permet à ces sociétés de basculer leurs bénéfices sur leurs filiales off shore et d’échapper ainsi à l’impôt. Ainsi TotalFinaElf ne paye pratiquement pas d’impôt à l’État français.

Une autre variante consiste aussi pour des grandes entreprises à s’assurer elles-mêmes, en créant leur propre compagnie d’assurances dans un paradis fiscal. Les primes d’assurances gigantesques, qui se comptent en milliards de francs pour des grands groupes, sont déduites de l’impôt de la société, les gains de la compagnie d’assurance off shore sont non imposés et restent dans le groupe. Ainsi rien qu’aux Bermudes, il y avait en 1999 1 500 compagnies d’assurances, gérant 117 milliards de capitaux…

Toutes les grandes banques ont aussi des succursales dans ces paradis et tirent leur profit du blanchiment de l’argent sale. Ainsi la justice a récemment révélé comment des banques françaises comme le Crédit Agricole, Indosuez et la BNP Paribas ont accueilli les sommes faramineuses du clan Abacha, ex-dictateur du Nigeria, qui a volé près de 12 milliards de francs à son pays.

L’argent dit “sale” provenant du crime, de la drogue, de la prostitution est recyclé chaque année pour des montants estimés à plusieurs centaines de milliards de dollars par des organismes très officiels comme les grandes banques ou les chambres de compensation des marchés financiers. C’est un jeu d’enfant que de blanchir “l’argent sale” car l’anonymat arrange le possesseur et le blanchisseur.

Ainsi l’usage du secret bancaire et des paradis fiscaux, loin d’être l’apanage de truands ou terroristes patentés, est au contraire au coeur du fonctionnement de l’économie capitaliste. Pour elle, argent sale, argent du crime ou argent de l’exploitation, tout cela n’a pas d’odeur.

Christian BERNAC (LO)

Les communistes et le sport

Nationalisme, racisme, sexisme, violence, mercantilisme, exploitation – le sport porte toutes les tares de la société capitaliste. Que pourraient donc en faire les communistes que nous sommes ? Autrement dit, le sport est-il « récupérable » ?

Si demain les travailleurs s’emparaient du pouvoir, l’usage qu’ils feraient du sport serait bien sûr fort différent de ce que purent faire les bolcheviques, selon le niveau de développement, de culture, de santé publique, selon les équipements aussi. Et nous ne saurions donner de réponse précise, détaillée, à la question de savoir comment les hommes de l’avenir utiliseront le sport. Une société débarrassée de l’exploitation renoncerait-elle à certains sports ? Compterait-on toujours les buts et les points ? Nous n’en savons rien. Mais on peut dire ce que le sport ne devrait pas être et, à partir de là, réfléchir à ce qu’il pourrait représenter.

Aujourd’hui, malheureusement, le sport est plus un spectacle qu’une pratique. On peut bien sûr prendre un plaisir justifié à regarder une rencontre de qualité. Mais dans le sport comme dans tant d’autres domaines, la société actuelle pousse les gens à la passivité. D’un côté, en l’absence de perspective sociale et politique, des milliers de jeunes fondent tous leurs espoirs sur la réussite sportive, au péril de leur santé voire de leur vie. Bien d’autres cherchent, ne serait-ce que le temps du spectacle, au stade ou devant un écran de télévision, à échapper à la condition d’exploité que leur réserve la société capitaliste. Et cela est vrai des jeunes des classes populaires dans les pays riches comme dans les pays pauvres ; dans cette mesure, le sport est un « opium du peuple ». Et à côté de cela, toute une partie de la société ne pratique guère de sport et souffre des multiples affections causées par l’activité professionnelle ou simplement la sédentarisation.

Alors, les communistes ne sont pas contre le sport. Mais dans le cadre de la société capitaliste, espérer qu’il puisse complètement échapper aux travers de la concurrence, du nationalisme, du racisme ou de la misogynie est illusoire. Bien sûr, les communistes qui font du sport peuvent et doivent le faire différemment de ce que la société bourgeoise véhicule.

Au pouvoir, auraient-ils une « politique sportive » différente ? Assurément, même s’il est illusoire de chercher à la préciser. Si les travailleurs dirigeaient la société, ils œuvreraient à débarrasser le sport de tout le fardeau de nationalisme et de vieilleries qui le caractérisent, à rendre le sport accessible à tous. Le temps libre qu’une société socialiste dégagerait pour la satisfaction des besoins humains permettrait peut-être à des milliards d’êtres humains d’avoir accès au sport dont ils sont aujourd’hui privés. Les moyens humains et matériels disponibles devraient être consacrés à la pratique équilibrée par tous ceux qui le souhaiteraient, et non à la pratique frénétique par une élite. Quant à l’avenir plus lointain d’une société fonctionnant sur des bases communistes, où toute la vie sociale sera réorganisée, le sport y existera-t-il toujours en tant qu’activité spécifique ? Ce qui est sûr c’est qu’il n’existera plus comme activité professionnelle ou de haut niveau. Mais la distinction même entre temps de travail et temps libre ne serait sûrement pas la même que maintenant. Sans doute qu’une femme ou un homme pratiquerait au cours de sa vie un ensemble d’activités variées, où les activités physiques s’intégreront dans une existence qui ne sera pas centrée, comme aujourd’hui, sur le travail productif.

Ce qui est sûr est qu’alors le sport, si tant est qu’il existe encore sous une forme structurée, ne véhiculera plus l’élitisme, le nationalisme, le racisme ou la misogynie, mais exaltera le sens de la collectivité et le sentiment d’appartenir à une seule et même humanité. Ne servant plus le profit privé, il ne participera plus à l’abêtissement voire aux affrontements entre hommes de la même classe sociale. Et il pourra contribuer au progrès général, physique et moral, d’une condition humaine libérée du carcan capitaliste.

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #7

D’une crise à l’autre, le capitalisme financier toujours plus parasitaire

Ces capitaux qui cherchent à s’investir partout sauf dans la production

Cherchant des investissements ailleurs que dans leur branche de production, les capitaux se sont d’abord dirigés vers les pays pauvres, en se transformant en prêts aux États. Entre 1970 et 1982, la dette de l’ensemble des pays du tiers-monde a été multipliée par dix.

Même si ces sommes avaient été prêtées pour servir au développement de ces pays, cela aurait été du pillage car l’argent prêté est revenu en commande à des groupes industriels occidentaux, et les populations ont été rackettées pour payer les intérêts de la dette. Mais en plus, dans l’immense majorité des cas, ces prêts ont servi à acheter des armes ou encore ont été utilisés pour des dépenses délirantes comme la construction de la réplique de Saint-Pierre de Rome à Yamoussoukro, le village du dictateur ivoirien Houphouët-Boigny.

Cette exportation de capitaux vers les pays pauvres fut par bien des aspects encore plus parasitaire que celle d’avant 1914. Bien des fois rien de tangible ne fut construit, et ces pays furent quasi immédiatement pris dans la spirale du surendettement.

Pour éviter les conséquences financières d’une faillite d’un pays pauvre, le FMI, cet organisme mis en place à Bretton Woods en 1944, se recycla. Il se transforma en banquier d’urgence de ces pays pour rembourser les créanciers occidentaux, ainsi qu’en huissier de ces créanciers pour imposer des cures d’austérité féroces aux populations.

Les injonctions du FMI étaient toujours les mêmes : suppression des subventions aux produits de première nécessité, réduction des dépenses de santé ou d’éducation, production agricole toute entière tournée vers l’exportation (comme le café, le coton, le cacao, l’arachide, le thé…) plutôt que vers les cultures vivrières qui nourrissaient les populations. Ces plans dévastateurs saignèrent des continents entiers comme l’Afrique. La pauvreté, qui y reculait au début des années 1970, repartit fortement à la hausse.

Dans les pays impérialistes, entre 1980 et 1982, l’économie mondiale connut de nouveau un recul de la production et un fort accroissement du chômage. En France, il dépassa officiellement la barre des deux millions en 1982. Cette aggravation persistante du chômage fut et continue d’être une arme redoutable dans les mains du patronat, car elle pèse sur les travailleurs comme un puissant frein aux luttes collectives. Cette arme permit à la bourgeoisie de réorganiser la production en réduisant les effectifs pour accroitre ses bénéfices. Dans bon nombre d’entreprises, la production se redressa mais avec moins d’ouvriers, et sans qu’il y ait nécessairement une modernisation des installations. C’est l’exploitation des travailleurs qui s’intensifia.

Alors que le taux d’investissement était tombé au plus bas, le taux de profit moyen des entreprises se redressa et se stabilisa à un niveau record.

Cette remontée du taux de profits n’entraîna pas un réel retour des investissements. Si, de 1988 à aujourd’hui, les taux de profits ont été toujours nettement supérieurs à ce qu’ils étaient dans la période 1945-1970, le taux d’investissement a lui été au contraire systématiquement inférieur à ce qu’il était dans la même période.

Mais cette remontée des taux de profits a eu une conséquence : elle a rendu les actions des entreprises alléchantes pour les investisseurs. Plus de profits, cela signifiait plus de dividendes versés aux actionnaires. Et les cours des actions s’envolèrent à la Bourse de New York, de Londres ou de Paris.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’en France, cette période de vaches très grasses pour les capitalistes et de potion amère pour les travailleurs fut inaugurée par un gouvernement de gauche. C’est à cette époque que, tout en faisant les louanges de la Bourse, le gouvernement de gauche bloqua les salaires des travailleurs sous prétexte de combattre l’inflation.

C’est aussi à cette époque qu’eurent lieu les nationalisations de Mitterrand, que certains réformistes osent aujourd’hui présenter comme des mesures en faveur de travailleurs. D’abord, ces nationalisations furent payées rubis sur l’ongle au patronat. Elles coûtèrent au total à l’État, près de 40 milliards de francs. Les capitalistes concernés surent très bien investir ces milliards dans d’autres affaires ; à l’image de la famille de Wendel-Seillière, les anciens maîtres de la sidérurgie rachetée en partie par l’État en pleine crise, puis nationalisée complètement sous la gauche en 1982, qui fondèrent un fond d’investissement et devinrent notamment actionnaires de l’équipementier Valeo ou de l’entreprise de services informatiques Cap Gemini.

Et surtout, ces nationalisations ne furent au final qu’un petit détour pour renflouer avec l’argent de l’État des entreprises mal-en-point, licencier des dizaines de milliers de travailleurs comme dans la sidérurgie, faire remonter leur taux de profit et enfin les revendre bon marché aux capitalistes.

Car les années 1980 furent en réalité celles des privatisations.

Pendant des années, la bourgeoisie avait développé ses affaires grâce aux marchés publics que l’État lui procurait. Désormais elle était à la recherche de placements pour ses capitaux. Gouvernements de droite et gauche confondus lui offrirent sur un plateau les entreprises publiques rentables et le marché qui allait avec. Ce fut une vraie braderie aux entreprises publiques : les banques et les assurances avec la BNP, Paribas, la Société Générale, l’UAP, les AGF, le CIC et le Crédit Lyonnais ; l’industrie chimique et l’industrie des matériaux avec Saint-Gobain, Rhône-Poulenc ; la métallurgie avec Pechiney et Usinor ; l’électronique et les télécommunications avec Thomson et l’ouverture du capital de France Télécom ; le transport aérien avec Air France ; les compagnies d’autoroutes, et l’audiovisuel avec Canal +, TF1, M6 ; …

La bourgeoisie frappa du poing à la porte des États des pays du tiers-monde pour qu’eux aussi privatisent. Leur dette accumulée pendant les années précédentes fut un bon argument pour les contraindre à vendre les quelques entreprises rentables sur lesquelles leur économie fragile s’appuyait.

Le milliardaire français Bolloré avait fait d’abord fortune dans la papeterie : le papier à cigarettes ou celui des composants électriques qui utilisent du papier très fin. Ses profits juteux lui permirent de racheter des entreprises en Afrique, entre autres, au Cameroun. En 1999 il racheta la SNCF locale, devenue la Camrail avec une concession d’exploitation pour trente-cinq ans. Il récupéra aussi pour trente ans la gestion du terminal à conteneurs du Port autonome de Douala, le grand port camerounais par lequel transitent l’essentiel des marchandises du pays et aussi des pays voisins qui n’ont pas d’accès à la mer.

Le transport de voyageurs n’intéressait pas Bolloré. Des morceaux de l’unique ligne de chemin de fer du pays furent fermés et le nombre de liaisons entre Douala, le port, et Yaoundé, la capitale, diminua. Le chiffre d’affaire du transport de marchandises de la Camrail, lui par contre, augmenta de 77% en 10 ans.

En Amérique latine, la privatisation de l’eau fit les choux gras de ce qu’on appelle toujours là-bas les « barons de l’eau ». Des multinationales françaises, comme Vivendi (future Veolia Environnement), Suez, ou Bouygues à travers la société SAUR, ainsi qu’une compagnie allemande, RWE, mirent la main sur la gestion de l’eau en Argentine, au Brésil, au Chili, en Colombie, en Bolivie,…

Tout fut facilité par la Banque mondiale qui délivrait des prêts concernant la distribution de l’eau mais imposait souvent en échange sa privatisation. L’influence de Suez et de Vivendi fut telle que la distribution privée de l’eau fut souvent une condition de l’allègement de la dette des pays ou de l’obtention de nouveaux prêts. Et dans bien des cas, les prêts octroyés sont allés directement dans les caisses des multinationales de l’eau.

Les capitaux ont cherché à récupérer tout ce qui pouvait être source de profits sans réellement investir dans la production car ils mettaient la main sur des entreprises qui existaient déjà. Et la concentration du capital, c’est-à-dire la domination d’un nombre toujours plus réduit de grands monopoles sur l’économie mondiale, ne fit que s’accentuer.

Il y a quelques années, une étude, relayée sans aucun complexe par des instituts patronaux, a révélé que le nombre de familles qui dominent l’économie s’était encore réduit. Alors que dans les années 1930 on entendait parler en France des « 200 familles » en référence aux 200 plus gros actionnaires de la Banque de France, au début des années 2000, 15 familles contrôlaient plus du tiers de toute la capitalisation de la Bourse de Paris.

Alors, tout au long des quarante dernières années qui nous séparent des années 1970, il y eu bien des investissements productifs, mais peu au regard des profits colossaux qui se sont accumulés.

Dans les nouvelles branches comme l’informatique, les télécommunications, comme presque rien n’existait auparavant, les investissements sont indéniables. Tout comme il est indéniable que des sommes considérables sont allées s’investir dans certaines régions du monde, tels le sud-est asiatique ou la Chine. Quoique là aussi, ces capitaux ont su mettre la main ou profiter des entreprises publiques qui s’étaient constituées lors de la période précédente.

Mais surtout, en ce qui concerne tous ces investissements, il est impossible de savoir quelle part a réellement été consacrée à la production et quelle part n’a été que de la spéculation.

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #6

Le tournant des années 1970

Le premier signe du revirement économique fut la diminution des investissements productifs des entreprises américaines dès la fin des années 1960. La deuxième manifestation fut beaucoup plus spectaculaire : le 15 août 1971, sous la pression des spéculateurs, le président des États-Unis de l’époque, Richard Nixon, annonça la fin de la convertibilité du dollar avec l’or. Ce fut le début d’un chaos monétaire mondial qui déclencha la crise des années 1970.

Dans le système de changes à parité fixe de Bretton Woods, chaque État était sous la constante surveillance des autres qui ne voulaient pas se faire voler dans les échanges internationaux. Les dévaluations étaient la reconnaissance officielle qu’un État avait abusé de la planche à billets. Mais cela ouvrit tout un champ à la spéculation, car il n’était pas bien difficile pour les financiers d’anticiper les dévaluations des monnaies les plus faibles. Et c’est la spéculation contre le dollar qui fit exploser le système de Bretton Woods.

Pour financer les prêts de la reconstruction, qui leur revenaient sous forme de commandes pour leur industrie, les États-Unis avaient déversé dans l’économie américaine et mondiale toujours plus de dollars. Aux États-Unis même, l’inflation était quasiment continuelle. Le système de Bretton Woods avait un immense avantage pour eux, car il leur permettait d’exporter leur inflation vers tous les autres pays qui, contraints de garder des réserves de dollars pour les échanges internationaux, voyaient la valeur de ces réserves diminuer.

Mais ce faisant, les États-Unis contribuaient aussi à décrédibiliser leur propre monnaie et à prêter le flan à la spéculation contre le dollar. D’autres monnaies, comme le Deutsche Mark et le yen, commençaient à pouvoir faire concurrence au dollar comme réserve de change.

D’autant plus que les États-Unis n’étaient pas les seuls à « fabriquer » des dollars. Toutes les grandes banques capitalistes européennes avaient accumulé des dollars dans leurs comptes au fur et à mesure de la reconstruction. Et elles pouvaient, elles aussi, prêter des dollars, émettre des crédits en dollars. Ces crédits émis par des banques non-américaines, donc qui échappaient au contrôle de l’État américain, furent appelés les « euro-dollars ». Ils vinrent encore augmenter la masse de « billets verts » dans laquelle baignait l’économie mondiale.

Le coup de grâce fut le financement de la guerre du Viêt-Nam, à la fin des années 1960, par la planche à billets. Dès lors, la spéculation contre le dollar fut irrésistible : le trop plein de dollars fit chuter sa valeur, le faisant tomber bien en-dessous du taux de 35 dollars l’once défini à Bretton Woods. Le risque pour les États-Unis de voir des banques centrales étrangères demander d’échanger leurs dollars contre de l’or devenait critique. La solution fut donc de renoncer à la règle de la convertibilité.

L’annonce de la fin de la convertibilité du dollar avec l’or attisa encore la spéculation et, après quelques tentatives de replâtrage, le système des parités fixes entre monnaies fut définitivement abandonné en mars 1973. Toutes les monnaies flottèrent les unes par rapport aux autres uniquement en fonction de l’offre et de la demande.

La fin du système monétaire de Bretton Woods soulignait que tout le développement de l’économie s’était fait sous la perfusion des interventions étatiques, à commencer par celles des États-Unis. Les États avaient soutenu leurs trusts en faisant toujours plus tourner la planche à billets.

En même temps, cela signifiait que ces mêmes États renonçaient dorénavant au moindre garde-fou monétaire, aussi minime soit-il, pour essayer de maîtriser l’émission d’argent. Et cela annonçait la financiarisation de l’économie.

Mais avant cela, et même juste avant que n’éclate la crise qui couvait, les multinationales du pétrole prirent la main. Et leur intervention fut le déclencheur catastrophique de la crise.

Considérablement renforcées durant les années d’après-guerre, les trusts du pétrole constituaient un cartel d’une puissance encore jamais vue. Les « Sept sœurs » étaient cinq compagnies américaines issues du trust de Rockefeller (Exxon, Chevron, Texaco, Mobil et Gulf Oil), une était anglaise (BP) et une anglo-néerlandaise (Shell). Durant des années, elles avaient arrosé l’économie mondiale de pétrole bon marché pour évincer la concurrence des autres sources énergétiques comme le charbon.

Bien qu’extrêmement puissantes, elles ne pouvaient pas empêcher la crise économique qui s’annonçait, elles ne pouvaient rien faire contre la contraction des marchés. Mais elles l’anticipèrent pour rafler la mise. Se rendant compte que la baisse des investissements et la crise monétaire annonçaient une récession d’ampleur, ces sept sociétés géantes firent le choix de réduire leurs investissements pour anticiper la baisse de la demande, à un point tel que cela ferait monter les prix. Elles vendraient moins mais plus cher, beaucoup plus cher.

Cette attitude malthusienne consistant à réduire la production par avance, est typique des monopoles lorsque la crise approche. Pouvoir jouer sur les prix et faire payer aux autres branches de l’économie un taux de profit supérieur à la moyenne est pour eux une arme décisive. Là, ils en usèrent dans une opération d’une ampleur historique.

Cette politique fut décidée dès 1971, avec la complicité de l’appareil d’État américain qui lança l’année suivante une campagne sur la pénurie énergétique à venir, une campagne que suivirent tous les grands États.

Pour le grand public, la responsabilité de l’augmentation brutale des prix du pétrole revint aux pays producteurs via l’OPEP, l’Organisation des Pays Producteurs de Pétrole, qui annonça cette augmentation en 1973. En réalité, l’OPEP était en étroite relation avec les Sept sœurs et sous leur coupe.

Les prix du pétrole furent multipliés par quatre. Les profits déclarés des Sept sœurs augmentèrent de 54 % en 1973, puis de 67 % en 1974. Leur taux de profit, qui s’élevait en moyenne à 11 % sur la période 1963-1972 passa à 19 % en 1974. Cette attitude des multinationales du pétrole préfigurait la politique que les monopoles des autres branches allaient eux aussi appliquer par la suite : contingenter et limiter la production pour empêcher leur taux de profit de baisser, voire le faire remonter.

Mais cette politique fut en elle-même une cause majeure de l’aggravation de la crise, car l’augmentation des prix du pétrole, outre son impact sur les couches populaires, heurta de plein fouet bon nombre d’entreprises qui virent leur facture énergique exploser.

La crise économique éclata aux États-Unis en 1974 puis se propagea au reste du monde. Elle fut générale, brutale et profonde. La production recula à tous les niveaux : aux États-Unis, dans tous les pays impérialistes et à l’échelle mondiale.

La crise de 1974 et l’intervention des États

La réponse des États à cette crise, la plus profonde à l’époque depuis 1929, fut d’inonder d’argent les canaux financiers. Pour soutenir les banques et les grands groupes industriels au bord de la faillite, l’argent public coula à flots. Les États s’endettèrent et firent marcher la planche à billets sans retenue, ce qui entraina une poussée fiévreuse de l’inflation.

Sur le coup, le remède empêcha l’économie de plonger dans une crise encore plus grave. Mais il ne résolvait rien. La brutalité de la crise était l’expression du fait que le cadre du développement économique de l’après-guerre avait atteint ses limites. En empêchant la crise économique d’aller jusqu’au bout, l’intervention des États l’empêchait de jouer son rôle régulateur, celui de purger l’économie des entreprises les moins productives. Ce n’était pas la petite entreprise qui profitait de l’intervention de l’État, c’était le trust capable d’user jusqu’à la corde ses machines vétustes et de vendre très cher.

En revanche, cela n’empêcha pas ces grands groupes de licencier et les petites entreprises de faire faillite. En France le chômage qui, depuis la guerre ne dépassa officiellement jamais les 500 000 travailleurs avant 1974, bondit à 840 000 en 1975 et dépassa le million dès 1977.

L’économie mondiale entrait dans une situation de crise généralisée, caractérisée par la réticence des capitalistes à investir dans la production et par un chômage de masse.

Or, à cause de l’intervention des États, la quantité de capitaux disponibles avait encore grossi. Où allaient donc s’investir ces capitaux qui évitaient la production ? Où allaient trouver à se placer les « euro dollars », les « pétro dollars » tiré de l’augmentation des prix du pétrole, et toute la monnaie que les États avaient injectée ?

D’abord les capitalistes prêtèrent aux États, en commençant par ceux des pays du tiers-monde, puis ils poussèrent les États à privatiser les entreprises publiques profitables, et surtout la sphère des placements financiers en tous genres se développe. Sans limite.

[la suite]

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #5

La béquille des États pour reconstruire l’économie

La Deuxième Guerre mondiale modifia radicalement les rapports de force entre les différents impérialismes. L’Europe exsangue, l’impérialisme américain sortait grand vainqueur. Son économie était la plus moderne, elle était adossée à un marché continental, et ses rivaux les plus menaçants, l’Allemagne et le Japon, avaient été écrasés.

Les rivalités entre grandes puissances se résolvaient, au moins temporairement, par la domination incontestée de l’une d’entre elles, les États-Unis.

L’hégémonie économique des États-Unis les poussait naturellement vers la domination du marché mondial. Et de ce point de vue, ils avaient tout intérêt à la fin des empires coloniaux, ces chasses gardées des vieux impérialismes européens.

Ainsi, lorsque, dès la fin de la guerre, une puissante vague d’émancipation secoua les colonies, les États-Unis ne s’y opposèrent pas : ils surfèrent dessus. Au fur et à mesure des luttes d’indépendance, les zones d’influence de chaque impérialisme volèrent en éclat. Et ne pouvant échapper au pillage capitaliste, les ex-colonies, formellement indépendantes, devinrent alors un marché ouvert à tous les impérialismes, à commencer par le plus puissant d’entre eux, l’impérialisme américain.

Sous la domination des États-Unis s’organisa la reconstruction. Il fallait remettre en route les appareils productifs, relancer les échanges commerciaux internationaux et leur donner un cadre monétaire.

À partir de cette nouvelle donne, l’économie capitaliste se redéveloppa. Mais cela ne se serait pas réalisé si les États n’étaient pas intervenus directement dans l’économie.

Le capitalisme industriel français est, à ce titre, un exemple tout-à-fait parlant.

À cause d’un marché national réduit et du fait de la vétusté du matériel de production que les capitalistes avaient usé jusqu’à la corde, au sortir de la guerre, le taux de profit était tombé très bas. Et pour les branches dont la production était essentielle au redémarrage de l’économie, et qui demandaient de gros investissements sur le long terme, aucun capitaliste n’était prêt à mettre la main à la poche.

Alors ce fut l’État qui s’en chargea, en nationalisant des branches entières de l’économie. Les mines de charbon du Nord et du Pas-de-Calais furent nationalisées en décembre 1944 ; le transport aérien, en septembre 1945 ; une partie de l’industrie automobile avec Renault, en 1945 ; la Banque de France responsable de l’émission du franc, ainsi que les principales banques de dépôt comme le Crédit lyonnais, la Société générale ou encore la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (qui donnera plus tard naissance à la BNP) en 1945 ; et le gaz et l’électricité en 1946.

Il ne s’agissait pas d’expropriation. L’État versa aux capitalistes de quoi largement aller investir ailleurs, là où les profits étaient juteux et assurés. On estime le coût total de l’ensemble des nationalisations à 6000 milliards de francs de l’époque. Pour comparaison, la dette de l’État français en 1945 était de 1800 milliards de francs.

D’un côté, l’État prenait en charge toutes les branches déficitaires, de l’autre, la bourgeoisie, s’appuyant sur cette béquille étatique, rebâtissait ses empires industriels.

Marcel Boussac, industriel du textile, le « roi des cotonnades », avait construit sa fortune d’abord comme fournisseur de l’armée française pendant la guerre de 1914-1918, puis celle de 1939-1940. Il fut aussi fournisseur de l’armée allemande. Il avait des plantations en de multiples endroits de l’empire colonial français. Après la guerre, loin d’être inquiété, il reçut une aide financière importante de l’État pour moderniser ses usines en achetant des machines à tisser dernier cri aux États-Unis. Sa richesse croissante fit de lui un temps la plus grosse fortune d’Europe.

L’avionneur de l’entre-deux guerres, Marcel Bloch, est lui aussi emblématique de cet enrichissement grâce à l’État. Après avoir survécu à neuf mois de camp de concentration, il revint en France, changea de nom, devint Marcel Dassault et reprit une partie de ses usines. En 1949, l’État français distribua les rôles : aux entreprises nationalisées (comme Sud-Aviation, Nord-Aviation, etc… qui donneront plus tard Airbus et EADS) le secteur concurrentiel de l’aviation civile, et à Marcel Dassault le secteur ultra-protégé de l‘aéronautique militaire. Les guerres coloniales furent un de ses premiers marchés : il fit de très bonnes affaires en vendant à l’armée des avions de transport de troupes.

Il faut aussi mentionner Francis Bouygues. Dans les années 1960, il développa son entreprise du BTP grâce au marché des logements sociaux commandés par l’État. Il en recevait la commande de 15 000 par an. Son premier gros coup fut la construction du stade du Parc des Princes à Paris. Pour évincer ses concurrents, il présenta un projet beaucoup moins cher, mais une fois le contrat obtenu, il dénonça les termes de l’appel d’offre pour, au final, se faire payer le double du prix.

Les grands groupes industriels et financiers qui se développèrent ainsi en s’appuyant sur l’État se retrouvèrent presque immédiatement en position de monopole. Et tout naturellement, comme aux premiers temps de l’impérialisme, l’État les aida à exporter leurs marchandises et leur capital à l’étranger. Fin des années 1960, début des années 1970, Dassault vendait ses avions Mirage IV partout dans le monde et Bouygues construisait le complexe olympique de Téhéran en Iran en vue des Jeux o
Olympiques asiatiques de 1974.

Les États nationaux servaient de béquille à leur capitalisme, et derrière eux, à l’échelle internationale, il y avait l’État américain qui finançait la reconstruction, comme avec le plan Marshall, et qui garantissait le système monétaire international.

Pour que les échanges internationaux reprennent, il fallait que les monnaies soient suffisamment stables les unes par rapport aux autres. Un système monétaire stable était essentiel à la reconstruction.

La monnaie permet de fluidifier les échanges et de faire que les marchandises puissent facilement s’évaluer les unes par rapport aux autres. C’est vrai pour tous les échanges à l’échelle nationale comme à l’échelle internationale.

Dans l’histoire des échanges commerciaux, les premières monnaies furent d’abord des marchandises comme les autres, simplement plus recherchées que les autres. Et ce furent les métaux précieux comme l’or qui finirent par s’imposer.

Avec le capitalisme industriel, l’argent eut un rôle sans cesse étendu. Au point que se fit ressentir le besoin de nouveaux types de monnaie qui, petit à petit, prirent la place des métaux précieux : la monnaie de papier et sa représentation encore plus abstraite, la monnaie scripturale, c’est-à-dire les dépôts bancaires.

Derrière ces papiers, ces billets de banque ou encore derrière les lignes de comptes représentant un avoir dans une banque, il y a toujours un organisme, et au bout du compte un État, qui garantit la valeur du bout papier ou du compte immatériel.

Au départ, les choses se passèrent comme si ces organismes avaient échangé toutes les pièces d’or contre cette nouvelle monnaie abstraite et garantissaient qu’à n’importe quel moment, n’importe qui pouvait venir récupérer la quantité d’or correspondant à la valeur de ses billets ou de son compte en banque.

C’est à peu près ainsi que, dans chaque pays capitaliste, la monnaie nationale fonctionna jusqu’en 1914. À l’échelle internationale, c’était l’or qui jouait le rôle de monnaie. Chaque monnaie était convertible en or. Chaque bout de papier ou dépôt en banque correspondait à une certaine quantité d’or et donc pouvait raisonnablement la représenter.

La quantité de monnaie nécessaire au fonctionnement de l’économie est fonction de la quantité et de la vitesse des échanges de marchandises ou des investissements, c’est-à-dire au bout du compte fonction de la quantité de richesses produites. Plus on produit de richesses, et plus il y a besoin de monnaie. Il faut qu’en face de toutes les marchandises qui s’échangent il y ait de la monnaie en quantité suffisante.

La valeur de la monnaie de papier ou scripturale ne se trouve que dans la garantie de l’organisme qui l’émet, et en définitive dans l’autorité d’un l’État. Derrière le billet de banque, il y a le gendarme qui peut imposer l’usage d’une monnaie, en définir le cours et qui fait la chasse aux faux-monnayeurs.

En tant que garant en dernier ressort de la monnaie, l’État est aussi celui qu’il l’émet. Et il a toujours eu la tentation de financer ses dépenses fastueuses ou ses guerres en émettant la monnaie dont il avait besoin. Au Moyen-Âge, le roi de France Philippe Le Bel avait suscité la haine de tous les marchands d’Europe parce qu’il avait fait rogner sur le pourtour les pièces d’or émises dans ses ateliers royaux pour en fondre un peu plus. Avec la monnaie de papier et la monnaie scripturale, un champ infini s’ouvrait aux États pour créer de la monnaie à partir de rien. Et l’État devint de fait le premier faux-monnayeur.

Mais la toute-puissance d’un État ne peut pas aller contre les lois de l’économie. Et s’il émet trop de monnaie, l’économie se venge, la monnaie se déprécie, c’est l’inflation.

La convertibilité des monnaies avec l’or était une sorte de garde-fou pour les États. Elle leur imposait une certaine rigueur. S’ils émettaient trop de papier-monnaie par rapport aux besoins de l’économie, les excédents leur revenaient pour être échangé contre de l’or. Faire tourner inconsidérément la planche à billets, cela signifiait prendre le risque de voir fondre le stock d’or de l’État.

Mais la domination des monopoles sur l’économie développa le recours aux dépenses d’État. Pour soutenir les profits des monopoles, les États eurent de plus en plus eu recours à la planche à billets.

Et quand la Première Guerre mondiale éclata, avec ses dépenses d’armement gigantesques, les monnaies se déprécièrent, l’inflation devint galopante et les États européens durent suspendre la convertibilité de leur monnaie en or. La crise de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale n’améliorèrent pas les choses.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, seuls les États-Unis avaient encore la capacité d’indexer leur monnaie sur l’or. Dans le cadre d’accords internationaux dits de Bretton Woods, la petite ville américaine où ils furent ratifiés en 1944, le dollar devint la monnaie internationale, seule monnaie convertible en or à 35 dollars l’once (une once correspondant à 31,1g).

Les autres monnaies des États capitalistes n’étaient plus définies par rapport à l’or mais par rapport au dollar. Un nouvel organisme, largement contrôlé par les États-Unis, le Fonds monétaire international (FMI), capable de fournir des crédits en cas de besoins, joua le rôle d’autorité internationale veillant aux taux de change fixe des monnaies vis-à-vis du dollar.

Le système de Bretton Woods n’empêcha absolument pas les États de recourir à la planche à billets. L’État français ne se gêna pas. C’est en émettant de la monnaie ne correspondant à aucune valeur créée qu’il soutenait les trusts nationaux. Cela revenait à faire payer les couches populaires qui voyaient fondre leur pouvoir d’achat à cause de l’inflation. Au niveau international, ces poussées inflationnistes obligeaient l’État français à reconnaître que sa monnaie s’était dépréciée en dévaluant le franc par rapport au dollar.

Les États-Unis aussi firent largement marcher la planche à billets, nous y reviendrons. Mais globalement, ce système stabilisa les échanges internationaux, ce qui était essentiel pour le redémarrage du commerce mondial.

Les États-Unis possédant une économie capable de produire pour la planète, ils poussèrent à l’abaissement des barrières douanières entre États. Même si les vieilles puissances capitalistes se cramponnèrent à leurs tarifs douaniers pour réserver leur marché national à leurs trusts, la tendance allait cependant dans le sens de l’élargissement des marchés et de leur mondialisation. Car il était crucial, pour ces trusts qui se reconstituaient, de suppléer à la fin des marchés coloniaux. C’est pour cette raison que commencèrent les tractations entre puissances européennes pour abaisser leurs droits de douane les unes vis-à-vis des autres et créer un marché européen pour leurs trusts.

Voilà quel fut le cadre général du redéveloppement de l’économie d’après-guerre.

Mais au fil des années de reconstruction, au fil des cycles d’expansion et de crises, car il y en eu, l’économie capitaliste mondiale avançait vers une nouvelle saturation. De nouveau, les capitaux des trusts ne trouvèrent plus dans la production de débouchés aussi rentables qu’avant.

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #4

La domination des monopoles et l’impérialisme

Durant ce 19e siècle, l’industrialisation s’était propagée d’Angleterre au reste du continent européen, aux États-Unis puis au Japon. Et, dans tous ces pays, crise après crise, se constituèrent des entreprises toujours plus grosses, plus importantes. Au point qu’à la fin du 19e siècle, dans les principales branches de l’économie, des Rockefeller, des Krupp, des De Wendel, des Rothschild… se retrouvèrent à la tête d’entreprises géantes du pétrole, de l’acier, de l’extraction minière, des chemins de fer ou du tabac. Et par entente, ces entreprises formèrent les premiers regroupements capables de dominer une branche de l’économie, les premiers cartels, les premiers trusts.

Ces grands groupes étaient désormais suffisamment puissants pour s’entendre afin de fixer les prix. Ils pouvaient même aller plus loin dans l’entente et se répartir le marché à l’avance, contingenter la production.

Ces ententes n’ont pas supprimé la concurrence : ni celle entre capitalistes d’une même branche, ni celle entre capitalistes de branches adjacentes, comme le charbon et le pétrole, et encore moins la concurrence fondamentale entre tous les capitalistes, celle où chaque capitaliste s’efforce de drainer le maximum de la plus-value produite par la classe ouvrière. Les ententes étaient fluctuantes. Un accord pouvait être rompu du jour au lendemain. Les alliés de la veille pouvaient devenir les pires ennemis.

Mais les monopoles étaient devenus des poids lourds, drainant une part sans cesse croissante de la plus-value et pesant toujours plus sur la marche de l’économie.

Dans les pays de développement capitaliste le plus récent, comme l’Allemagne, les États-Unis ou, un peu plus tard, le Japon, c’est l’État qui organisa à marche accélérée la constitution de monopoles, entre autres en protégeant le marché national par de très hautes barrières douanières, qui d’ailleurs se généralisèrent à tous les pays capitalistes.

Des tarifs douaniers élevés permettaient aux monopoles de vendre plus cher sur leur propre marché national sans trop craindre la concurrence des monopoles des autres pays capitalistes, et d’accumuler ainsi des profits considérables. En retour, ces surprofits leur permettaient d’exporter leurs propres produits en abaissant leur prix pour essayer d’être concurrentiels malgré les barrières douanières des autres pays.

Ainsi, malgré les droits de douanes importants qui s’étaient dressés partout, le commerce international se développa comme jamais.

Au bout du compte, les barrières douanières étaient un cadeau aux monopoles au détriment des branches de l’économie sans monopoles. Le taux de profit des secteurs dominés par les monopoles s’éleva au détriment des autres secteurs qui virent, eux, leur taux de profit baisser.

La domination des monopoles entraina également le développement de la finance. Pour produire à grande échelle, il faut en effet pouvoir disposer du capital le plus considérable possible. Dans la course au gigantisme industriel, se développèrent d’abord les sociétés par actions. Celles-ci permettaient à un capitaliste de contrôler un capital total nettement plus important que celui dont il disposait au départ, en utilisant l’argent de petits ou moyens actionnaires.

Et puis les banques se retrouvèrent de plus en plus au cœur de l’économie.

Depuis le début du capitalisme, les banques centralisaient le capital disponible. D’un côté, elles prêtaient aux capitalistes qui avaient un besoin urgent de capital pour leurs affaires, de l’autre, elles empruntaient à ceux qui cherchaient tout aussi urgemment un placement pour leur capital excédentaire. Les banques avaient aussi pour rôle de collecter l’épargne des classes non capitalistes de la société, tels les petits paysans, les petits commerçants et même certaines couches de la classe ouvrière, tout cet argent étant ensuite mis à la disposition des capitalistes.

Comme le capital industriel, le capital bancaire se concentra. Dans chaque pays industrialisé, la gestion du capital national fut peu à peu concentrée dans les mains d’un nombre réduit de grandes banques. Au début du 20e siècle, peu avant la Première Guerre mondiale, cinq grandes banques en Angleterre, trois en France, neuf en Allemagne, cinq au Japon et quelques dizaines aux États-Unis dominaient la moitié du capital mondial.

Entre ces très grandes banques et les monopoles industriels se créa un enchevêtrement de liens d’intérêts : avec leurs capitaux disponibles les banques alimentaient les besoins d’investissement des industriels, et ces derniers partageaient avec les banques le profit réalisé dans la production par l’intermédiaire du taux d’intérêt sur le capital prêté. Les banques devinrent également le cadre à l’intérieur duquel se constituaient les ententes monopolistiques.

Cela donna naissance à la finance moderne, au « capital financier » pour reprendre les termes qu’utilisèrent les communistes de l’époque pour qualifier cette communauté d’intérêts des grandes banques et des monopoles industriels.

Cette tendance à la concentration n’a jamais cessé. Un nombre toujours plus réduit de banques domine le monde, des banques auxquelles sont liés des groupes industriels en nombre toujours plus restreint et, tous, toujours plus puissants.

Cette apparition des monopoles eut des conséquences sur la marche de l’économie capitaliste.

Les monopoles étaient en situation d’adapter leur production au marché solvable. Cela ne veut pas dire qu’ils organisaient et développaient la production en fonction des besoins réels de la société. Au contraire, ils limitèrent leur production à ce que le marché pouvait absorber en vue de faire le maximum de profits. C’est ce qu’on appelle une politique malthusienne. Au lieu de développer les forces productives, les monopoles les bridèrent pour gonfler leurs bénéfices.

Cette tendance à réduire les investissements productifs les obligea à trouver d’autres débouchés pour leurs capitaux qui s’accumulaient sans cesse. Les monopoles les cherchèrent alors hors de leurs frontières.

Dès la fin du 19e siècle, les capitaux s’investirent aux quatre coins de la planète. Ils y exploitèrent des mines pour rapporter des matières premières vers les métropoles, construisirent des ports et des chemins de fer pour cela. Ils investirent en Russie tsariste dans l’extraction du pétrole ou dans le textile. Ils s’approprièrent des régions entières sur tous les continents, balayèrent l’agriculture qui faisait vivre les peuples depuis des générations et implantèrent les cultures des produits qui les intéressaient pour le marché de leur métropole. Les capitalistes français et anglais implantèrent le cacao et l’arachide en Afrique, le caoutchouc en Indochine.

Ces capitaux exportés faisaient naitre une industrie et une nouvelle classe ouvrière dans de nombreux pays, mais ils n’enrichissaient pas ces pays, ils les pillaient. Car les investissements étaient avant tout orientés en direction des besoins des métropoles, et les fruits de l’exploitation féroce des travailleurs locaux profitaient d’abord aux grands groupes monopolistiques occidentaux.

Pour s’assurer un contrôle de toutes ces régions où ils investissaient, les capitalistes entraînèrent leur État dans la conquête coloniale. Il fallait conquérir le maximum de territoires, ne serait-ce que pour limiter les prétentions des concurrents. La diplomatie des grandes puissances eut alors pour principale fonction de représenter les intérêts du capital financier qui cherchait des champs d’investissement aux quatre coins du monde.

Faisant le bilan de tout ce développement historique et de la rivalité entre monopoles, Lénine écrivait en 1916 : « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. »

D’une guerre mondiale à l’autre : la première période de convulsions de l’impérialisme

Depuis ses débuts, l’histoire du développement capitaliste s’était réalisée dans le cadre des États nationaux. C’était sur la base d’un marché national que chaque classe capitaliste avait pu s’enrichir et se renforcer. Et c’était sur la base d’un marché national que s’étaient mis en place les monopoles.

À la fin du 19e siècle, ces marchés nationaux étaient arrivés à saturation. Dans chacune des nations capitalistes, les capitaux ne trouvaient plus de débouchés aussi rentables qu’avant. Ils avaient trouvé de l’oxygène en s’exportant. Et cette exportation de capitaux avait été organisée par les États qui avaient constitué des empires coloniaux.

Dans cette course aux colonies, les vieux impérialismes, les premiers en scène, l’Angleterre et la France, s’étaient taillées la part du lion : en se partageant presque toute l’Afrique et une bonne partie de l’Asie. L’Allemagne et le Japon, impérialismes plus récents, se retrouvèrent pratiquement exclus du partage.

Les États-Unis étaient un peu à part, car ils avaient toute l’étendue de leur territoire comme base de développement économique, ce qui était déjà considérable. De plus, ils s’étaient annexés presque tous les marchés d’Amérique du Nord et du Sud.

Or, le développement économique avait inversé le rapport des forces. L’Allemagne, les États-Unis et le Japon avaient développé leur industrie à un rythme accéléré, à partir de la technologie la plus récente. Ils avaient l’industrie la plus puissante et cherchaient des débouchés pour leurs capitaux.

Au cours des années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, les rivalités économiques entre nations impérialistes ne firent que s’accentuer. Et leur prolongement brutal fut la guerre qui éclata en août 1914.

À partir de ce moment, l’économie mondiale sombra dans une période de convulsions qui dura près de vingt ans.

La Première Guerre mondiale ne régla rien. Elle se solda par la victoire militaire des impérialismes anglais et français, qui étaient déjà les plus repus en colonies. L’impérialisme allemand, défait, fut dépossédé du peu de colonies qu’il avait.

Les rivalités impérialistes continuaient de bloquer le développement économique.

En 1921, à l’occasion du troisième congrès de l’Internationale communiste qui rassemblait les partis communistes du monde entier, Léon Trotsky fit un rapport sur l’état de l’économie capitaliste mondiale. En voici un court extrait : « (…) le capitalisme vit de crises et de redressements, tout comme vit l’homme en aspirant et en expirant tour à tour.(…) Les crises et les améliorations sont propres au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elles l’accompagneront jusqu’à sa tombe. Mais pour définir l’âge du capitalisme et son état général, pour pouvoir se rendre compte s’il se développe, s’il a atteint son âge mûr ou bien s’il touche à sa fin, il faut d’abord analyser le caractère des cycles en question, tout comme on juge de l’état de l’organisme humain d’après la façon dont il respire ; tranquillement ou en haletant, profondément ou à peine, etc. »

À partir de la guerre, Trotsky considérait que le capitalisme était entré dans une période de décadence où « les crises durent longtemps et les relèvements sont momentanés, superficiels et basés sur la spéculation ».

Les cycles du capitalisme se poursuivirent entre les deux guerres, dans un contexte économique bourré d’oppositions explosives. Il y eut bien une phase d’expansion entre 1922 et 1929, essentiellement aux États-Unis qui étaient alors le seul impérialisme encore capable de développer les forces productives. Mais cette phase d’expansion fut momentanée, superficielle et fondée sur la spéculation.

La crise économique qui éclata après, celle de 1929, est la plus connue des crises du capitalisme, car elle fut exceptionnellement dévastatrice. Partie des États-Unis, elle provoqua un recul de la production et une explosion de misère comme le monde n’en avait jamais connu.

À cette époque, une partie de la planète échappait à la domination capitaliste : l’Union soviétique. Et dans ces années d’effondrement économique généralisé, alors que la production industrielle était divisée par deux aux États-Unis, l’URSS fut le seul endroit au monde épargné par la crise. Entre 1929 et 1935, la production industrielle soviétique était même multipliée par trois et demi.

L’économie soviétique était loin d’avoir atteint le niveau de développement de pays comme les États-Unis, et isolée, elle ne pouvait pas rattraper ce retard. Mais son existence même apportait la démonstration qu’il était possible d’échapper aux crises du capitalisme, à une condition : il fallait exproprier la bourgeoisie et planifier l’économie.

La crise de 1929 exacerba de nouveau toutes les rivalités, à un point tel que, de l’affrontement économique, le monde bascula dans un nouvel affrontement militaire. Il allait plonger dans la Deuxième Guerre mondiale.

Durant la période de l’entre-deux guerres de nombreuses luttes du prolétariat secouèrent le capitalisme. C’est par ces luttes, si elles avaient été victorieuses, que la société aurait pu vraiment résoudre les contradictions et les aberrations de l’organisation économique capitaliste. Leur échec laissa la voie libre à la guerre. Et la guerre permit au capitalisme de se survivre, de passer un cap pourrait-on dire mais sans dépasser ses contradictions fondamentales, et le prix à payer pour l’humanité fut colossal.

[lire la suite]

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #3

Crises et expansions : le mode de fonctionnement du capitalisme

L’économie capitaliste ne produit pas pour répondre à des besoins. Une économie qui se fixerait comme objectif de maîtriser sa production pour nourrir la population, la loger, l’éduquer, la soigner, la transporter, ou la cultiver commencerait par recenser les besoins. Puis elle coordonnerait la production de ses différentes branches, elle la planifierait en gérant l’économie comme un tout, sous le contrôle constant de la population, des choix de celle-ci et de l’évolution de ces choix. Car il ne s’agirait pas seulement de décider de ce qui doit être produit, mais aussi de contrôler constamment et démocratiquement la mise en œuvre de ce qui a été décidé.

Il pourrait y avoir des surproductions dans telle ou telle branche, on peut même dire que pour éviter la pénurie il faudrait qu’il y ait presque constamment des stocks. Les erreurs de planification seraient inévitables car on ne peut pas anticiper toutes les évolutions, y compris dans les envies et les goûts de la population Mais ces erreurs seraient rectifiées en essayant de limiter au maximum le gâchis.

Dans une telle économie, les producteurs, au sens large, c’est-à-dire tous ceux qui participent à la production de biens ou aux différents services, seraient aussi les consommateurs. L’économie, propriété collective de l’ensemble de la société, serait maîtrisée par la participation active et les décisions démocratiques de tous.

Mais l’économie capitaliste ne fonctionne pas ainsi. Les moyens de production sont la propriété privée d’une minorité qui les gère en fonction d’un seul critère : l’obtention du profit maximum. C’est une économie de « marché » fondée sur la concurrence.

Dans la recherche du profit, les besoins que cette économie prend en compte sont les besoins solvables, c’est-à-dire de ceux qui peuvent payer. Les autres, les besoins élémentaires d’une large partie de l’humanité n’intéressent pas ceux qui détiennent les moyens de production et qui décident de leur utilisation.

Des centaines de millions d’êtres humains n’ont pas accès à l’eau potable, un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants souffrent de la faim, près de deux milliards n’ont pas accès à l’électricité tandis les capacités manuelles et intellectuelles de millions de personnes servent à produire des choses inutiles, voire nuisibles, au plus grand nombre. Cela va du yacht toujours plus grand, toujours plus délirant, aux industries d’armement ou encore à la finance.

Cette « économie de marché » fondée sur la concurrence, n’est pas le fruit d’une organisation consciente et coordonnée : elle résulte de millions de choix individuels, choix qui parfois convergent, parfois se contredisent, et qui rendent cette économie incontrôlable par sa nature même.

Mais si elle est incontrôlable, il est quand même possible d’en comprendre les ressorts.

Au 19e siècle, partant des premières analyses des économistes bourgeois mais avec un point de vue de révolutionnaire communiste, Marx étudia l’économie capitaliste pour en expliquer les lois fondamentales.

Il étudia d’abord la valeur des marchandises, qui s’établit à travers d’innombrables échanges et apparaît mystérieuse, comme le résultat de « la main invisible du marché » pour reprendre une expression des premiers économistes.

Il montra que cette valeur des marchandises exprimait le rapport social entre les différents producteurs ; que cette valeur reflétait la quantité de travail humain dépensée en moyenne dans la société pour produire telle ou telle marchandise. Et il en conclut que c’est bien dans la production et nulle part ailleurs que se créent les richesses.

Poursuivant son analyse, Marx a révélé le mécanisme de l’exploitation, en montrant que le profit des capitalistes n’est rien d’autre que du travail non payé aux travailleurs, ce qu’il a appelé la plus-value.

Toutes ces explications, le mouvement ouvrier international les a transmises à des millions d’exploités, depuis près 150 ans, pour démystifier la domination de la bourgeoisie.

Ce sont aussi les idées marxistes qui permettent de comprendre les crises cycliques du capitalisme.

Pour comprendre la crise, il faut comprendre la phase anarchique d’expansion qui la précède.

Les capitalistes investissent leur capital dans la production parce qu’ils espèrent tirer un profit, c’est-à-dire accroitre leur capital. Et plus ils investiront, plus ils feront produire de marchandises et plus ils pourront espérer l’accroître. Une fois ces marchandises vendues, les capitalistes réalisent leur profit et récupèrent leur capital investi. Encore faut-il les vendre !

On pourrait croire que chaque capitaliste connaît son marché, qu’il anticipe la demande. Cela peut être vrai dans une certaine mesure. Mais le « marché », ce sont des millions d’initiatives individuelles qui se télescopent sans coordination, sans plan d’ensemble ; car à la base, il y a la propriété privée des moyens de production et la concurrence. Et la finalité de cette concurrence, c’est de prendre des parts de marché aux autres.

Ce n’est qu’après coup, donc que les capitalistes savent vraiment s’ils ont trop produit ou trop investi.

Ensuite, le marché ne se réduit pas aux seuls biens de consommations, et la production de la moindre marchandise est le fruit d’une chaine considérable d’étapes successives où des capitalistes produisent pour d’autres capitalistes. La modification de la demande à un bout, entraîne toute une série de modifications en chaine.

Pour produire plus de voitures, par exemple, il faut produire plus d’acier, plus de pneus, plus d’électricité, mais aussi plus de machines, peut-être même construire une nouvelle usine. Il faut donc qu’en amont, tous les capitalistes fournisseurs de ces marchandises aient adapté leur production. Il faut même qu’ils aient anticipé cette hausse de la demande pour pouvoir y répondre dès qu’elle se manifeste. Car s’ils ne le font pas, leurs concurrents le feront. Or chacune de ces étapes a son propre rythme de production. Et si ces liens chaotiques entre chaque branche peuvent au bout du compte aboutir à un équilibre, il n’est que momentané car il se trouve constamment remis en cause.

Lors d’une phase d’expansion générale de l’économie, dans toutes ces branches imbriquées les unes dans les autres, la course effrénée aux parts de marché se fait sans se soucier de l’ampleur des besoins. La limite à l’augmentation des capacités de production est la quantité de capital disponible pour être investi. La tendance générale pousse donc chaque capitaliste dans le sens d’un développement maximum de sa production.

Enfin, dans leur recherche du profit maximum, les capitalistes cherchent à comprimer les salaires au minimum. Des salaires ou une masse salariale comprimés, cela signifie plus de profits.

Or, les ouvriers sont aussi des consommateurs. Et cette tendance à les payer le moins possible entre tôt ou tard en contradiction avec la tendance à produire toujours plus. Comme l’a résumé Marx : « La raison dernière de toutes les véritables crises reste toujours la pauvreté et la limite imposée à la consommation des masses, contrairement à la tendance qui pousse, d’autre part, la production capitaliste à développer les forces productives comme si la limite de ces dernières résidait dans le pouvoir absolu de consommation de la société. »

Lorsque les marchandises n’arrivent plus à se vendre, on se trouve face à ce qu’on appelle la « surproduction ». Il y a quelque chose de choquant dans l’expression elle-même. Car elle ne signifie absolument pas qu’on a produit trop de voitures, de logements, de nourriture ou d’autres objets d’usage courant. Cela signifie qu’on a produit plus que ce qu’on pouvait vendre. Et ce n’est pas du tout la même chose. Je reviendrai sur la crise de 2008 qui était à ses origines une crise de l’immobilier. Mais on peut mentionner qu’au moment même où on parlait de surproduction de logements, dans cette riche Amérique, des gens vivaient dans des taudis infâmes, sans oublier ceux qui n’avaient que la rue pour domicile.

Cette surproduction entraîne la faillite des entreprises qui ont trop produit, mais aussi celles de leurs fournisseurs que les premières ne peuvent pas rembourser, et ainsi de suite. De proche en proche, toute l’économie se paralyse.

Pourtant, tout est là pour qu’elle tourne et fonctionne : les hommes, les machines, les marchandises. Les besoins réels sont énormes. Mais le moteur de l’économie, la soif de profit, ne trouve pas de voie de sortie.

Alors, dans le cadre du capitalisme de la libre concurrence, c’est la crise elle-même qui sort l’économie de l’ornière, en écartant les entreprises les moins rentables et a priori les moins modernes. Ces entreprises font faillite en premier. Débarrassée de ces entreprises, l’économie repart, sur une base plus moderne, capable de produire des marchandises à un coût plus faible. Et surtout, dans toutes les branches et à tous les niveaux, sur ces innombrables marchés où des capitalistes vendent à d’autres capitalistes, les équilibres se rétablissent.

Tout au long du 19e siècle, les crises de surproduction se répétèrent ainsi et jouèrent le rôle de régulateur de l’économie. C’était une régulation catastrophique et brutale, mais la seule que connaissait l’économie capitaliste.

Les choses commencèrent à changer avec l’apparition des monopoles.

[lire la suite]

La crise actuelle de l’économie capitaliste et ses origines #2

Les crises du capitalisme : de la période de la “libre concurrence” à celle de la domination des monopoles

Depuis près de deux siècles, l’économie capitaliste connait régulièrement des crises. Les premières ont surgi en Angleterre, qui était le berceau de la révolution industrielle.

Ces crises montraient que l’économie capitaliste, capable de produire des richesses à un rythme que la société n’avait encore jamais vu, pouvait se bloquer, non pas à cause d’une catastrophe naturelle, non pas à cause d’une guerre, mais parce que des marchandises avaient été produites en trop grand nombre.

Une des toutes premières crises fut celle de 1819. À cette époque, l’Angleterre inondait déjà le monde de ses produits. Et ce fut à l’échelle mondiale que le trop plein de marchandises se manifesta. Au Cap, tout au bout de l’Afrique du Sud, ou encore en Inde à Calcutta, les marchandises anglaises étaient vainement proposées à des prix plus bas qu’en Europe.

Aux États-Unis, un contemporain de la crise a raconté dans un de ses récits de voyage ce qu’il avait vu : « D’un bout à l’autre de ce continent immense et prospère aucune ville, aucun bourg, où la quantité des marchandises destinées à la vente ne dépassât de manière considérable les moyens des acheteurs. »

En Angleterre même, cela se traduisit par une misère accrue. En 1820, une adresse des ouvriers bonnetiers de Nottingham, sorte de pétition de l’époque, disait :
« Pour un travail quotidien de quatorze à seize heures, nous ne gagnons que quatre à sept shillings par semaine (…) bien que nous soyons obligés de nous contenter de pain et d’eau ou de pommes de terre au sel (…) nous avons souvent été obligés, après le travail harassant d’une journée, d’envoyer nos enfants affamés au lit pour ne pas les entendre se plaindre et réclamer du pain. Nous déclarons solennellement que pendant les dix-huit derniers mois nous n’avons pratiquement jamais eu le sentiment de manger à notre faim. »

Lors de la phase d’expansion de l’industrie textile anglaise, qui venait de précéder cette crise, l’exploitation de la classe ouvrière avait été féroce. Mais la crise aggravait encore le sort des travailleurs, provoquant déjà à l’époque le chômage de masse pour les uns, l’exploitation accrue pour les autres.

Ces premières crises ébranlèrent les convictions des premiers économistes de l’époque qui avaient vu dans le capitalisme industriel l’avènement d’une nouvelle ère d’enrichissement fabuleux et sans limite. Du début du 19e siècle jusqu’à nos jours, l’économie capitaliste, tout au long de son histoire et de toutes ses transformations, a toujours connu des crises de surproduction, en moyenne tous les sept ou huit ans. Car c’est le mode de fonctionnement même de cette économie d’alterner les périodes d’expansion et les périodes de crises, les premières préparant les secondes, les secondes faisant la place nette pour les premières.

[lire la suite]

Nationalisme (ou “social-chauvinisme”) contre mondialisation : un piège mortel pour les travailleurs

« Le monde est entré dans une phase de croissance longue. Désormais, les capitaux irradient l’ensemble de la planète » , aurait déclaré Raymond Barre. Si c’est vrai, espérons que ce n’est pas au sens de Tchernobyl ! Mais les gens comme Barre ne peuvent tromper les travailleurs, sauf lorsqu’ils sont au pouvoir.

Et notre problème est aussi de combattre les affirmations de ceux qui se revendiquent, peu ou prou, de la classe ouvrière.

Le Parti communiste français, par exemple, dénonce à juste titre le capital financier, sa mainmise sur l’économie, la spéculation et bien d’autres choses encore. Il faut dire cependant au départ que même ce qu’il dit de juste est disqualifié par sa participation passée au gouvernement et par son intention d’y participer dans l’avenir.

Car, pour reprendre une expression de Lénine, le gouvernement c’est « le conseil d’administration de la bourgeoisie », c’est-à-dire l’instrument politique du capital financier et y participer, c’est se mettre au service du capital.

En outre, pour le PCF, très exactement comme pour les autres partis, les arguments économiques sont au service de sa démagogie politique du moment. C’est ainsi que les adversaires que le PCF désigne aux travailleurs sont, pêle-mêle, l’Europe, Maastricht, les délocalisations, les exportations de capitaux à l’étranger ou encore les diktats de la Bundesbank allemande. On a vu ce qu’il en est, dans la réalité, des exportations de capitaux, des délocalisations ou de l’Union européenne.

Le “social-chauvinisme” du PCF

Mais le Parti communiste français préfère s’engager démagogiquement sur le terrain nationaliste plutôt que sur le terrain de classe, et il se trouve alors en bien mauvaise compagnie. Un Le Pen utilise exactement les mêmes arguments. Lors de l’annonce du plan de 2 500 licenciements chez Moulinex comprenant la fermeture de son usine de Mamers, Bruno Mégret s’est rendu à Mamers pour lancer une campagne nationale contre la mondialisation et les délocalisations et le Front national est allé distribuer des tracts à la porte de l’usine. Il s’est promis d’intervenir sur le terrain à chaque fois qu’une entreprise serait menacée par la mondialisation. En défendant des positions nationalistes, le PCF apporte encore un peu plus d’eau sale au moulin du Front national.

Au lieu de dénoncer la guerre économique qui se mène entre les grands trusts et les États à leur service au sein de l’Union européenne, voilà le PCF qui vole au secours de l’État français et de ses prérogatives. Et il s’évertue à entraîner les travailleurs sur ce terrain, en compagnie de Chevènement, ancien ministre de la Défense nationale - tout un symbole - en lançant une grande pétition pour un nouveau referendum sur Maastricht et la monnaie unique. Ils y sont, en plus, en compagnie de Pasqua.

Mais le PCF croit si peu à ses propres arguments, ou attache tellement peu d’importance à ses prétendues convictions, que Robert Hue a déclaré que le problème de la monnaie unique n’était pas un obstacle à la participation gouvernementale du Parti communiste. La porte est basse pour entrer au gouvernement et le plat-ventre est de rigueur.

Les États du monde capitaliste sont les instruments de leur bourgeoisie depuis bien longtemps. Avec la concentration du capital et la prédominance du capital financier, ils sont devenus, depuis le début du siècle, les instruments serviles de leurs multinationales.

Tous ceux qui font mine de s’inquiéter de la prétendue perte du pouvoir des États face aux marchés financiers s’emploient en réalité à jeter un voile sur les relations réelles entre les États et le capital financier et visent à dédouaner les gouvernements pour une politique qu’ils mèneraient à leur corps défendant, sous la contrainte de diktats extérieurs qui leur seraient imposés.

Le PCF ne fait pas autre chose lorsqu’il accuse Maastricht de tous les maux. C’est là que la politique des dirigeants du PCF va à l’encontre des intérêts des travailleurs et reprend la politique et le rôle de la social-démocratie que Lénine dénonçait.

Et pour faire mine de défendre les travailleurs, ils font diversion avec des arguments nationalistes et social-chauvins qui obscurcissent la conscience de classe et qui contribuent à répandre le poison nationaliste, largement distillé déjà par la bourgeoisie, ses intellectuels, ses journalistes, ses politiciens et son extrême-droite.

[article intégral]

De l’hypocrisie des écologistes qui réclament la sortie du nucléaire tout en étant des défenseurs inconditionnels du capitalisme...

Oh, nous ne parlons pas ici des militants associatifs qui dénoncent les mensonges d’EDF ou d’Areva, rendent publiques les informations sur les incidents et les fuites quand ils en ont connaissance, publient leurs propres mesures indépendantes, dénoncent les conditions de stockage, de déplacement et de traitement des déchets radioactifs qu’on ne sait toujours pas stocker sans danger à long terme. Nous partageons beaucoup des préoccupations de ces militants et nous sommes solidaires de certains de leurs combats, comme nous l’avons été, et le serions de nouveau, des populations refusant la construction d’une centrale nucléaire, d’une usine de traitement ou l’enfouissement de déchets près de chez elles.

Nous parlons des dirigeants de l’écologie politique, qui aspirent au pouvoir. Ils s’appuient aujourd’hui sur les inquiétudes légitimes provoquées par tous les ravages de plus en plus graves – car amplifiées par le gigantisme de l’industrie et l’unification du marché mondial – que le capitalisme provoque pour la santé publique ou l’environnement. Mais devenus ministres, peut-être un jour chefs d’État, ils défendent bien sagement les intérêts des industriels et des banquiers.

Ceux-là sont à l’écologie, à la défense de l’environnement et de la planète, ce que les Blum ou les Mitterrand ont été au mouvement ouvrier et au socialisme. Ils se servent de l’écologie comme d’un fonds de commerce pour arriver au pouvoir.

De 1997 à 2002, Dominique Voynet a été ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin qui a défendu les intérêts de la filière nucléaire. C’est ce gouvernement qui a créé Areva en regroupant notamment la Cogéma, entreprise publique, et Framatome, société privée. C’est lui encore qui a lancé le programme EPR. Dominique Voynet n’a jamais été dégoûtée par l’existence d’une force de frappe nucléaire. Elle a réclamé un référendum sur le nucléaire, mais n’a jamais claqué la porte face au refus réitéré de Jospin.

Un référendum, c’est ce qu’ont réclamé à la mi-mars toute une série d’organisations et de partis à travers un « appel solennel » au gouvernement. Mais se contenter de réclamer un référendum, qu’il s’agisse de la privatisation de La Poste, ou des choix énergétiques, c’est brasser du vent. Il ne suffira pas d’un référendum pour arracher la production et la distribution de l’électricité, du gaz ou de l’eau des mains des Areva, GDF-Suez ou Veolia. Et si même Sarkozy daignait organiser un tel référendum et qu’il soit remporté par les opposants au nucléaire, qu’est-ce que ça changerait ?

Les Verts allemands ont obtenu, lors de leur participation au gouvernement Schröder (1998-2005), un moratoire sur la construction de nouvelles centrales et l’engagement à sortir du nucléaire. Mais dix-sept centrales nucléaires, toutes anciennes, continuent de fonctionner en Allemagne sous l’égide d’exploitants privés. Cela parce que leur démantèlement (qui n’a pas été réellement étudié avant leur construction) est très complexe, qu’il prend du temps et, plus encore, parce qu’on ne remplace pas facilement l’énergie ainsi abandonnée.

Le nouveau ministre, président Vert du Bade-Wurtemberg, Winfried Kretschmann, confirmera peut-être l’arrêt progressif, dans dix ou vingt ans, des centrales nucléaire de cet État. Mais Kretschmann, qui se présente comme un« écologiste conservateur », inventeur du « réalisme en écologie » et qui veut « concilier écologie et économie », se mettra au service des industriels, en premier lieu ceux du puissant secteur de l’automobile, implanté dans la région de Stuttgart. L’écologie est devenue depuis longtemps un emballage porteur pour les capitalistes. C’est au nom de l’écologie que les industriels de l’automobile sont aujourd’hui engagés dans une course mondiale à la voiture électrique. Le PDG de Volkswagen déclarait récemment : « Pour y parvenir, il faut absolument devenir leader dans le domaine écologique. » Peu importe si la production de la voiture électrique ne sera rentable qu’à coup de subventions, si elle augmente les besoins en électricité et exige d’extraire plus de métaux lourds, de terres rares et de composants toxiques pour produire des batteries.

Pour réduire la consommation globale d’énergie et accessoirement celle d’électricité, les écologistes répètent qu’il faut« améliorer la sobriété et l’efficacité énergétiques ».

Les communistes révolutionnaires que nous sommes, partisans de planifier et de rationaliser la production sous le contrôle permanent de la population, n’ont pas attendu les écologistes pour défendre ce programme. Mettre un terme aux innombrables gaspillages liés à l’organisation capitaliste de la société, au gaspillage d’énergie lié au transport routier et au flux tendu dans les entreprises, arrêter de transporter des marchandises dans un sens tandis qu’on transporte les mêmes marchandises dans l’autre sens, supprimer la production d’armement ou tout autres productions inutiles, c’est le programme communiste depuis toujours ! Mais le préalable est d’enlever tous les moyens de production des mains des capitalistes.

Appliquer, dans une société de classes, le slogan des écologistes se traduit inévitablement par la sobriété pour les pauvres, que l’on oblige à réduire leur consommation en augmentant sans cesse les taxes et les prix, et l’abondance pour ceux qui peuvent payer.

L’énergie dite renouvelable coûte – aujourd’hui et sans doute pour un bon moment – beaucoup plus cher que l’énergie thermique ou nucléaire. Une société choisissant en toute conscience les techniques pour satisfaire ses besoins pourrait choisir de payer, collectivement, plus cher pour éviter un danger industriel. Mais dans un marché capitaliste dominé par quelques grands groupes énergétiques, c’est évidemment l’usager final qui paiera la facture. La dernière augmentation de tarifs imposée en janvier dernier a précisément été justifiée par l’obligation faite à EDF de racheter le surplus de courant produit par l’éolien ou le photo-voltaïque.

Quant aux subventions réclamées par les écologistes pour encourager l’énergie renouvelable, elles sont d’abord une aubaine pour les fabricants et les installateurs, sans réduire réellement le coût de production de l’électricité photovoltaïque ou éolienne.

Tout cela, les dirigeants politiques de l’écologie le savent parfaitement et souvent le revendiquent ouvertement. Nicolas Hulot réclamait, dans son « pacte écologique » écrit en 2006, une augmentation des taxes sur l’eau et sur les ordures ménagères ou encore le rétablissement d’une vignette automobile proportionnelle à la pollution des véhicules ; vignette que les propriétaires de 4x4 paieront sans problème, mais qui frappera aussi ceux qui n’ont pas les moyens de changer leur vieille voiture. Mais cela Hulot, Duflot et les autres s’en contrefichent car les pauvres ne font pas partie de leur électorat privilégié.

Nous ne nous prononçons pas entre les différents types d’énergie que l’humanité peut utiliser dans l’avenir. Mal maîtrisées, elles peuvent toutes représenter une menace. Pour qu’elles puissent être mises au service de l’homme, sans réserve, il est vital d’en maîtriser non seulement la technologie, mais aussi les conditions de mise en œuvre.

C’est impossible dans une économie où les décisions sont prises, totalement ou partiellement, en fonction du profit.

Alors, l’urgent est de mettre un terme aux ravages et aux menaces que font peser, sur la planète et sur l’humanité, les irresponsables qui contrôlent toute la société. La pire menace est bien l’organisation capitaliste de la société. C’est le contrôle de tous les moyens de production, ceux du secteur de l’énergie comme tous les autres, par des propriétaires privés avides de profits. Il est urgent de le leur arracher des mains pour mettre en place une planification rationnelle, sous le contrôle conscient et éclairé de la population et à l’échelle planétaire.

Évidemment, cela ne résoudra pas automatiquement tous les problèmes. Cela ne fera ni disparaître tous les dangers ni jaillir d’un coup de baguette magique des sources d’énergie inépuisables. Mais l’humanité pourra aborder les problèmes consciemment. Elle pourra discuter, collectivement et à l’échelle planétaire (sans s’enfermer dans une indépendance énergétique qui fait construire des centrales nucléaires dans la région la plus sismique du monde), de la façon de produire son énergie. Elle pourra finalement arbitrer en prenant en compte la totalité des paramètres, ceux liés à la sécurité comme ceux liés à la nature.

L’énergie nucléaire, si on la maîtrise vraiment en incluant le traitement des déchets, pourrait s’avérer plus efficace (et plus écologique !) que d’autres sources d’énergie. Le feu fait parfois des ravages dramatiques, mais la maîtrise du feu a représenté un bond incontestable en avant pour l’humanité. À moins que l’énergie nucléaire ne soit remplacée par d’autres techniques qui ne manqueront pas d’être perfectionnées ou inventées.

Lénine a dit, dans des circonstances très particulières et dans une formule raccourcie : « Le communisme, ce sont les soviets plus l’électrification. » On pourrait le paraphraser en disant « Pour produire sans danger de l’électricité, il faut construire des soviets. »

Si le nucléaire est dangereux, c’est le capitalisme qui le rend ainsi. #fukushima

Le nucléaire aux mains des capitalistes est dangereux. Il est même mortel. Nous ne pouvons pas faire confiance aux irresponsables qui dirigent actuellement l’industrie énergétique, les actionnaires des Tepco, GDF-Suez, E-On, RWE, Areva, EDF et bien d’autres. Et nous ne pouvons pas plus faire confiance aux gouvernements censés réguler cette filière parce qu’ils défendent coûte que coûte les intérêts des premiers. Les uns et les autres font prendre des risques permanents, d’abord aux travailleurs du nucléaire, ensuite à la population plus ou moins proche des installations.

Poser le problème en termes de « sortir » ou « ne pas sortir » du nucléaire, indépendamment des conditions sociales et économiques dans lesquelles nous vivons, est au mieux une impasse, au pire une diversion.

C’est une impasse car la catastrophe de Fukushima est une nouvelle illustration, tragique, non pas tant des dangers du nucléaire, que des dangers mortels du capitalisme. La recherche du profit transforme en poisons l’agriculture et l’élevage, comme les scandales des farines animales et de la vache folle l’ont montré en leur temps. La surpêche industrielle est une fuite en avant catastrophique qui vide les océans d’espèces entières, ruine des millions de petits pêcheurs. Et qui peut garantir que l’élevage intensif de poissons, nourris aux farines… de poisson, ne prépare pas un nouveau drame sanitaire ? Quand il ne vide pas les mers et les océans, le capitalisme les pollue. C’est l’irresponsabilité et la rapacité des dirigeants de BP, du spécialiste des forages pétroliers Halliburton, avec la bénédiction de l’agence fédérale américaine censée réguler l’exploitation pétrolière, qui a provoqué l’accident de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon en avril 2010 au large de la Louisiane. Le résultat fut onze morts et 780 millions de litres de pétrole déversés pendant trois mois, provoquant l’une des pires marées noires de l’histoire. Tout cela pour faire le plus de profit possible.

Dans la société capitaliste, toute la production industrielle est dangereuse pour les travailleurs qui la font tourner, pour les riverains, pour les consommateurs, pour l’environnement.

Bien avant l’ère nucléaire, le groupe chimique japonais Chisso a déversé pendant plusieurs décennies à partir de 1932 du mercure dans la baie de Minamata, empoisonnant la population et faisant des milliers de victimes en particulier parmi les pêcheurs, transformant cette baie en une « mer de la mort ». La catastrophe industrielle la plus grave du 20e siècle fut en 1984 l’explosion et le dégagement d’un nuage de gaz mortel à Bhopal en Inde, dans une usine chimique de l’entreprise américaine Union Carbide. Cette catastrophe a tué officiellement 3 500 personnes, mais sans doute 20 000 à 25 000 selon les associations de victimes, plus crédibles. Le dernier accident industriel grave en France, celui d’AZF à Toulouse qui a fait 31 morts, s’est déroulé dans une usine chimique, pas dans une usine nucléaire. À chaque fois, les économies sur la sécurité, la recherche du profit, les défaillances de la maintenance et souvent le mépris absolu de la population riveraine expliquent ces accidents.

Et pour rester dans le domaine de l’énergie, si 15 % de l’électricité produite dans le monde sont d’origine nucléaire, 40 % sont produits à partir de centrales thermiques au charbon. Mais le charbon tue. C’est moins spectaculaire que l’accident d’une centrale nucléaire, mais chaque année, selon des chiffres officiels minimisés, plus de 3 000 mineurs meurent dans des mines en Chine. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine compte plus de 600 000 mineurs malades des poumons du fait de leur profession. Le charbon a tué 100 000 mineurs américains au cours du 20e siècle et la pollution atmosphérique tuait chaque année 50 à 60 000 Britanniques dans les années cinquante à cause des problèmes respiratoires !

Et il n’est pas dit que les lois du marché ne remettent pas le charbon à la mode pour produire de l’électricité. C’est aujourd’hui l’un des combustibles les moins chers, qui n’est pas utilisé seulement en Chine. Le Danemark, champion européen de l’énergie éolienne, qui a banni le nucléaire, produit 60 % de son électricité à partir de centrales thermiques au charbon. L’un des effets secondaires de la catastrophe de Fukushima a été une flambée spéculative des cours du charbon et du gaz en prévision de la demande inéluctable à venir au Japon.

Cela montre que, tant qu’on laissera l’industrie, l’agriculture, les transports, c’est-à-dire toute l’économie entre les mains de groupes privés, l’humanité et la planète seront menacées.