L’Afrique, entre pillages et guerres

Aux nombreux foyers de tension qui existent pour ainsi dire en permanence en Afrique, de la Somalie au Congo, du Soudan à la Guinée-Bissau, vient s’ajouter cette année le Mali. Ce pays, création artificielle de la colonisation française, regroupe dans un ensemble unique des populations sahariennes (des Touaregs, des Arabes, des Toubous, des Songhaïs, etc.) avec des populations du sud du pays. Un mélange explosif qui a d’ailleurs explosé souvent dans le passé, aussi bien au temps de la domination coloniale par la révolte de Kaocen en 1916, que depuis la création de l’État du Mali indépendant. Par trois fois depuis l’indépendance du Mali, en 1963-1964, 1990-1996 et 2006-2009, son armée a été confrontée à des insurrections de tribus touarègues.

La crise actuelle résulte d’une conjonction de problèmes : une crise à l’intérieur même de l’appareil d’État du Mali ou, plus précisément, à l’intérieur de l’armée entre la caste des officiers supérieurs corrompus et des officiers subalternes entraînant une partie des troupes avec eux ; un nouveau soubresaut des revendications autonomistes des Touaregs ; enfin, la présence dans cette partie du Mali de groupes militants armés se revendiquant de l’islamisme.

La situation dans la Libye voisine illustre en quelque sorte par la négative les raisons pour lesquelles les puissances ex-colonisatrices – en l’occurrence, dans cette région, la France – s’accommodent très bien des régimes dictatoriaux, quand elles ne les préfèrent pas.

Le renversement de Kadhafi a engendré une situation anarchique à l’intérieur même du pays. Étant donné l’implication de la Libye dans la situation des pays voisins – présence notamment de mercenaires recrutés par l’ex-dictateur libyen au Tchad ou au Niger –, l’écroulement du régime libyen s’est traduit par le retour de nombre de ces militaires dans leurs pays, ainsi que par une intense contrebande d’armes. Du coup, toute la région saharienne s’est trouvée déstabilisée. Si c’est le régime du Mali qui a été ébranlé en premier, de la Mauritanie au Tchad en passant par le Niger, tous les États de la région ont toutes les raisons de craindre de l’être à leur tour.

Au moins au Niger, fournisseur notamment de minerai d’uranium pour l’industrie nucléaire, la France a des intérêts majeurs. Mais, au-delà de ces intérêts économiques, il y a le fait que la France impérialiste, protectrice de régimes dans cette partie de l’Afrique, ne peut pas se permettre l’émergence dans les vastes étendues du Sahara d’une situation à la somalienne, avec le risque permanent de contagion aux pays d’à côté. De plus, la rapide débandade de l’armée malienne face aux milices islamistes a montré à quel point elle n’était apte qu’à réprimer sa propre population, mais pas à mener la guerre, pas même contre des bandes armées… il est vrai bien approvisionnées grâce aux stocks de Kadhafi vendus en contrebande.

Tout en affirmant qu’il n’enverra pas de troupes au Mali, l’État français a cependant pris l’initiative de faire appel à la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) pour qu’elle mette sur pied une coalition militaire capable d’intervenir au Mali. Vieille pratique de l’impérialisme français : mener sa guerre en Afrique avec la peau des Africains.

Cela dit, la coalition a bien du mal à se constituer. Et, étant donné ce que sont les armées des pays de la CEDEAO, guère plus solides que l’armée malienne, il n’est pas dit que l’intervention ne provoque pas un regroupement des forces également du côté des islamistes et que la situation chaotique actuelle ne se prolonge en s’aggravant. Il va sans dire que cette intervention ne sera pas une guerre pour « l’intégrité du territoire national » du Mali, comme le prétendent les dirigeants maliens, mais une aventure militaire de plus de l’impérialisme français.

Malgré la déclaration de Sarkozy au début de sa présidence, en février 2008, devant le Parlement sud-africain, affirmant : « La France n’a pas vocation à maintenir indéfiniment des forces armées en Afrique », ses cinq ans à l’Élysée se sont traduits par une multiplication des interventions militaires en Afrique.

À côté de l’opération en Côte d’Ivoire pour se débarrasser de Gbagbo et mettre au pouvoir Ouattara, et du bombardement de la Libye de Kadhafi, les militaires français qui stationnent en permanence au Tchad sont intervenus pour sauver le pouvoir du dictateur local Idriss Déby. Ils ont également à leur actif des incursions à partir du Tchad vers la République centrafricaine et au Darfour voisins.

Par ailleurs, la « lutte contre le terrorisme » a été le prétexte de l’intervention des forces spéciales françaises au Niger. Et la lutte contre la piraterie a été la raison invoquée pour une opération navale en commun avec la Grande-Bretagne le long des côtes somaliennes dans le golfe d’Aden.

Des opérations menées par des contingents aux doux noms d’animaux réels ou imaginaires, tels que Force Licorne ou Contingent Épervier, ou dérivant de la mythologie grecque ou de l’astronomie comme « Opération Atalante ».

Hollande de son côté, en arrivant à la présidence, s’est illustré par des déclarations tonitruantes sur la fin de la « Françafrique ». L’agitation diplomatique de son gouvernement autour du Mali laisse prévoir que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, Hollande va mettre ses pas dans ceux de Sarkozy. S’il y a un domaine où la continuité est toujours totale d’un président à l’autre malgré le changement d’étiquette, c’est celui de la politique étrangère en général, et de la politique africaine en particulier. Il ne peut pas en être autrement.

Dans la Françafrique, les liens humains entre dirigeants politiques français et dictateurs africains, les valises de billets qui voyagent pour financer des campagnes électorales, constituent la mousse des choses. Les liens entre l’impérialisme français et ses anciennes colonies reposent sur des intérêts bien plus profonds, qui concernent la bourgeoisie française elle-même, et pas seulement ses serviteurs politiques.

Le seul infléchissement que l’on peut prévoir provient, non pas du changement de président, mais du fait que la France, impérialisme de seconde zone, a de moins en moins les moyens militaires de sa politique. Des voix se font déjà entendre pour affirmer que l’armée française aura du mal à apporter son soutien logistique à une intervention éventuelle des troupes de la CEDEAO, faute d’hélicoptères à large rayon d’action.

À plusieurs reprises déjà dans le passé, notamment au Tchad, la France a cherché à élargir sa propre intervention en une intervention européenne, en répartissant entre plusieurs pays d’Europe le coût humain et financier de l’opération. Mais il n’est pas dit que l’Allemagne et la Grande-Bretagne par exemple aient envie de prendre en charge, même partiellement, des opérations militaires faites dans l’intérêt exclusif de la bourgeoisie française.

Les conflits armés du type de ceux qui se développent au Sahara ou dans la zone sahélienne ne sont pas limités à l’ancien empire colonial français.

En Afrique de l’Est, outre la Somalie, dominée par des bandes armées, de nouveaux foyers de tension se développent au Kénya, en Tanzanie et en Ouganda avec, chacun, des minorités musulmanes plus ou moins importantes. Avec la crise, l’appauvrissement de populations déjà pauvres et un fort chômage, ces régions sont des pourvoyeuses de combattants pour les mouvances islamistes, y compris pour les plus radicales.

La guerre qui leur est menée ne l’est pas seulement par les forces de répression nationales, mais aussi avec la collaboration des services secrets des États-Unis ou de Grande-Bretagne. L’intervention des puissances occidentales s’y fait donc de façon plus discrète, mais il ne s’agit pas moins d’interventions militaires.

Mais, de la même manière qu’en Somalie l’intervention américaine en son temps n’a pas éliminé les bandes armées islamistes, mais au contraire leur a offert des perspectives plus larges, les interventions des puissances occidentales au Kénya, en Ouganda, et surtout en Tanzanie où les musulmans représentent 30 % de la population, peuvent mener à un engrenage meurtrier. D’autant plus que des contingents armés du Kénya et d’Ouganda sont déjà présents.

Un des aspects dramatiques de la situation des classes populaires en Afrique, c’est qu’à la pauvreté s’ajoutent les guerres internes endémiques et la violence des bandes armées.

À peine les affrontements armés ont-ils cessé au Liberia ou en Sierra Leone que de nouveaux conflits éclatent au Nigeria ou en Afrique de l’Est.

Quant au Congo, les affrontements entre bandes armées sont pour ainsi dire continus depuis des décennies.

En Côte d’Ivoire, le renversement de Gbagbo avec l’aide de l’armée française et l’installation au pouvoir de Ouattara ont conduit à une certaine stabilisation de la situation. Après plusieurs semaines d’affrontements armés, les banques ont rouvert leurs portes, les entreprises des zones industrielles d’Abidjan se sont remises à tourner et les affaires ont repris.

Une stabilisation toute relative cependant, comme en témoignent les attaques sporadiques contre des casernes ou des commissariats, dont on ne sait pas s’il s’agit d’actions organisées par d’anciens cadres du régime Gbagbo qui n’ont pas trouvé leur place dans ce nouveau régime ou simplement d’anciens militaires qui n’ont pas été réintégrés dans l’armée réunifiée.

Des affrontements plus ou moins violents, qui opposent, autour de la possession de la terre, des éléments d’ethnies différentes dans plusieurs régions, continuent à se produire périodiquement.

Tout cela s’ajoute au coût humain, matériel, considérable pour les classes populaires, de la longue rivalité armée pour le pouvoir.

Les dégâts de ces conflits internes, menés sous des prétextes religieux ou ethniques, ne sont pas seulement matériels. Ils pèsent aussi sur les consciences, en divisant et en opposant entre elles des populations sur des bases particulièrement réactionnaires et rétrogrades.

Dans ces pays où les colonisateurs ont fabriqué des entités étatiques en morcelant des ethnies, en en regroupant artificiellement d’autres, ces États ne reposent pas sur un développement économique et ne sont portés par aucune classe progressiste. Les classes privilégiées locales ont toujours été aussi voraces pour ce qui est de leurs privilèges que profondément réactionnaires et totalement incapables de porter des idées progressistes dans quelque domaine que ce soit.

Si les statistiques économiques font état d’un taux de progression confortable de l’économie de certains pays africains depuis quelques années, ces chiffres reflètent surtout l’amplification du pillage par le grand capital occidental.

Mais, pour les peuples, il n’y a aucune chance de développement sur des bases capitalistes. La mainmise impérialiste empêche tout développement un tant soit peu favorable à la population. Elle est responsable en dernier ressort de tout le reste : la survivance d’anachronismes sociaux – les chefferies, les clivages ethniques, etc. – souvent ressuscités par les colonisateurs et les préjugés les plus réactionnaires véhiculés par la superstition. Le bouleversement dans tous ces domaines ne peut être l’œuvre que du prolétariat révolutionnaire.

La longue vague de grèves sauvages qui, partie de la mine de Marikana, s’est étendue à une grande partie de l’industrie minière sud-africaine, rappelle l’existence et la force de la classe ouvrière dans ce pays, mais aussi sa détermination.

L’Afrique du Sud est certes le pays le plus industrialisé du continent africain, là aussi où la classe ouvrière est numériquement la plus forte.

Mais quand bien même l’impérialisme se préoccupe plus de piller les richesses naturelles de l’Afrique que de les développer, le pillage lui-même – exploiter les mines de platine, de diamant ou de fer, abattre les essences rares de la forêt tropicale, puiser dans les réserves de pétrole – ne peut pas se faire sans travailleurs. Aussi limités que puissent être les investissements productifs, surtout par ces temps de crise, tout cela contribue à accroître le poids numérique de la classe ouvrière de ce continent.

De plus, comme dans tous les pays sous-développés, la classe ouvrière d’Afrique du Sud fait partie intégrante de cette vaste classe de pauvres, constituée de paysans chassés des campagnes qui s’agglutinent dans d’immenses bidonvilles.

Lorsque cessera le long recul politique du mouvement ouvrier un peu partout dans le monde et lorsque la classe ouvrière renouera, à l’échelle internationale, avec la conscience de classe et les idées politiques qui vont avec, la classe ouvrière d’Afrique trouvera pleinement sa place dans le mouvement ouvrier mondial.

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