Chavez et la “révolution bolivarienne” #3
Depuis quelques années, le Venezuela tente de suivre une voie de développement national s’appuyant sur les nationalisations et le soutien des pauvres pour mettre en échec le poids écrasant de l’impérialisme américain. Devant la corruption des partis bourgeois traditionnels et surtout leur incapacité à maintenir la stabilité de la société vénézuélienne, profondément inégalitaire, un groupe d’officiers avait tenté deux putschs successifs en 1992 au nom d’un Mouvement révolutionnaire bolivarien au discours essentiellement nationaliste. L’échec de ces coups d’État avait amené un certain lieutenant-colonel Chavez en prison pour deux ans.
Libre, Chavez s’est présenté aux élections en promettant de changer la Constitution et de balayer les partis corrompus. Il a bénéficié du vote de beaucoup de pauvres touchés par la crise économique dans laquelle se débattait le pays et a été élu président en 1998. Le Venezuela est un important producteur de pétrole et, depuis que Chavez est au pouvoir, les cours du pétrole, partant d’un niveau bas, n’ont cessé de grimper pour connaître les sommets de ces derniers mois. Le Venezuela et Chavez en profitent. Chavez ne s’oppose pas aux trusts mondiaux du pétrole qui sont invités à en extraire toujours plus au Venezuela. Simplement, il impose un partage des bénéfices plus favorable à l’État. Indépendamment des insultes que s’échangent régulièrement Bush et Chavez, le pétrole vénézuelien est toujours vendu au plus gros client de la région : les USA. C’est d’ailleurs sur le territoire américain que sont situés les raffineries qui traitent le pétrole brut pompé au Venezuela. Ce circuit économique, qui est fondamentalement celui du pillage des richesses des régions sous-développées soumises à la domination des pays riches, continue à fonctionner très bien, même s’il rapporte un peu plus au Venezuela que par le passé.
Tout en continuant à payer la dette extérieure du pays, Chavez a utilisé une partie du budget de l’État pour répondre aux besoins vitaux des classes pauvres. Ce n’était évidemment pas la façon habituelle de fonctionner de l’État vénézuelien qui servait traditionnellement de source de revenus, souvent illicites, pour la bourgeoisie. La part des dépenses publiques est passée de 12 % du PIB en 1999 à 34 % en 2004. Cela a donné beaucoup de moyens à Chavez. Il a d’abord utilisé l’armée pour mobiliser les soldats dans des programmes d’éducation, de santé publique et de logement. Il a supprimé les droits d’inscription scolaire et utilisé des casernes comme écoles pour les enfants des pauvres qui pouvaient enfin avoir accès à l’éducation. Grâce aux relations diplomatiques avec Cuba, le Venezuela a bénéficié de l’aide de médecins cubains, et les pauvres ont eu accès à des dispensaires.
Chavez a construit sa popularité sur des mesures que les politiciens du pays n’avaient jamais envisagées, tellement ils méprisent les 80 % de la population constitués de pauvres. Il a mis en place des « cercles bolivariens », sortes de comités de quartier pour s’assurer le contrôle des couches populaires. Et il en a eu besoin car, à trois reprises, Chavez a eu à affronter les forces réactionnaires liées aux États-Unis. En avril 2002, un coup d’État l’a écarté du pouvoir, à la grande satisfaction des USA. Mais seulement pour 48 heures. Le temps que le gros de l’armée vénézuélienne choisisse de le soutenir, tenant ainsi compte des manifestations populaires grandissantes dans la rue en sa faveur. En décembre de la même année, le patronat a lancé un mot d’ordre de grève pour forcer Chavez à la démission, payant les jours de grève pour inciter les salariés à y participer. L’épreuve de force a duré plusieurs semaines. La grève a paralysé les services publics et surtout l’entreprise pétrolière nationale. Mais elle a tourné court car les sympathisants de Chavez ont remis en route les entreprises sans l’aide des patrons, ni des cadres. N’ayant pu l’abattre ni par la force, ni par le sabotage économique, les adversaires de Chavez ont essayé de le remettre en cause par les urnes. En utilisant tout leur poids financier et particulièrement les médias qu’ils contrôlent, ils ont réclamé en 2004 un référendum portant sur la destitution du président. Peine perdue, Chavez a encore fait la démonstration à cette occasion de sa popularité en remportant ce scrutin.
Cette haine tenace des possédants s’explique par la peur qu’ils ont de la population pauvre qui soutient Chavez. Elle est attisée par le langage socialisant du régime - Chavez aime parler de « socialisme du 21e siècle » - et par son alliance démonstrative avec Cuba, évidemment mal vue des USA. Pourtant, Chavez n’a pas attaqué les privilèges de la bourgeoisie vénézuelienne. Il se contente juste d’encourager les syndicats à remettre en route les usines que les patrons ferment. C’est une nécessité vitale car, mis à part le pétrole, l’économie reste très faible, le chômage massif et les trois quarts des salariés sont employés dans le secteur informel. Chavez n’a pas non plus attaqué la toute puissance des grands propriétaires terriens à la campagne. Sa réforme agraire n’a touché que 10 % des terres, la plupart étant possédées par l’État qui les met à la disposition des familles paysannes. Pour ce qui est des grandes propriétés privées, il n’y a que les terres en friches, c’est-à-dire les moins productives, qui sont en théorie concernées par la réforme agraire. Mais les propriétaires se défendent eux-mêmes les armes à la main, n’hésitant pas à tuer les paysans trop revendicatifs, et en cela ils bénéficient souvent de la complicité d’autorités locales corrompues à souhait.
C’est à la répartition de la manne pétrolière que Chavez s’est vraiment attaqué. La loi impose désormais aux compagnies étrangères de s’associer à la compagnie nationale qui pilote ainsi l’exploitation pétrolière avec 60 % des actions de ces nouvelles sociétés mixtes qui payent 30 % de royalties à l’État vénézuélien, contre seulement 1 % auparavant, et 50 % d’impôts sur les bénéfices, contre 36 % avant. Les trusts pétroliers ne sont pas à plaindre car, dans le même temps, la hausse du brut leur a permis d’accroître tout de même les profits qu’ils font au Venezuela. Et ils tiennent à y rester, quitte à être obligés, comme le trust français Total, à payer plus de 100 millions d’euros d’arriérés d’impôts. Ce nouveau partage des revenus du pétrole en faveur de l’État, qui en tire les trois quarts de ses moyens financiers, a tout de même fortement contrarié les trusts pétroliers si peu habitués à ce que leur voracité de profit soit contestée. Leur bras armé, le gouvernement des États-Unis, exerce une pression constante sur le régime de Chavez.
Chavez ne peut mener sa politique, face à des adversaires comme les USA et aux soutiens que ceux-ci trouvent dans la bourgeoisie vénézuélienne, qu’en s’appuyant sur les classes populaires. C’est pourquoi il utilise une partie des revenus du pétrole pour soulager la pauvreté la plus criante et pour développer l’éducation et la santé principalement. En revanche, sortir le Venezuela du sous-développement économique et de sa relation fondamentalement inégale avec les pays riches, n’est pas à sa portée. Chavez n’a pas touché à la propriété et aux richesses des classes possédantes vénézuéliennes. L’économie du pays est tout aussi dépendante du pétrole qu’auparavant, et il suffirait que les cours baissent pour que le Venezuela soit très rapidement étranglé par sa dette. Nous ne savons pas combien de temps Chavez pourra maintenir sa politique dans un contexte aussi instable, ni ce qu’elle serait si les travailleurs entraient en lutte pour leurs propres objectifs. Mais il est certain que si la classe ouvrière a les mêmes ennemis que ceux que Chavez doit affronter aujourd’hui, elle n’a pas les mêmes intérêts fondamentaux.
[LO, 24 novembre 2006]