L’extrême gauche et la “révolution bolivarienne” de Chavez #2

[@LutteOuvriere, LDC, 22 mars 2006] 

Extrait de : Venezuela - Chávez, « allié » des classes pauvres ou rempart des possédants ?

Les prises de position de certains courants du mouvement trotskyste, comme la LCR ou d’autres, telle l’une des branches issues de l’ex-courant britannique Militant, constituent un véritable contresens politique, puisqu’elles invitent finalement les masses ouvrières à continuer d’entretenir des illusions sur l’action de Chávez, là où il faudrait plutôt les dissiper.

Ainsi, le 17 novembre dernier, un article paru dans Rouge, intitulé “un processus révolutionnaire”, signé par trois militants dont François Sabado, membre de la direction de la LCR, répondait à un militant de la Ligue qui avait exprimé dans Rouge un point de vue plus critique de l’action du président vénézuélien (“dépasser le capitalisme” ou rompre avec lui”, paru le 27 octobre 2005) que son gouvernement était un “gouvernement réformiste conséquent” et qu’il fallait “apprendre de la dynamique bolivarienne”.

À une époque où les courants réformistes, au mieux, accompagnent la protestation des travailleurs qui tentent de préserver ce qui a pu être acquis dans les luttes du passé, sans chercher à mobiliser sérieusement contre les cascades d’attaques dont la classe ouvrière est l’objet, on se demande ce que l’expression “réformiste conséquent” peut bien vouloir dire. À moins qu’il ne s’agisse seulement de qualifier les programmes sociaux de l’État vénézuélien, où celui-ci renoue avec une certaine protection sociale, certes à contretemps de ce qui se pratique actuellement où l’État cherche partout à s’en débarrasser, mais dans la tradition ancienne de la bourgeoisie, pour qui la protection sociale avait pour fonction d’enrayer la contestation populaire. Le président du groupe parlementaire chaviste n’a d’ailleurs pas dit autre chose en déclarant le 26 décembre dernier que “les chefs d’entreprises peuvent venir [au Venezuela] parce qu’il n’y a pas à craindre d’explosions sociales, les pauvres y sont aidés, et il y a la sécurité et la stabilité politique”.

La LCR n’en est pas encore à caractériser l’État de Chávez comme un État socialiste, peut-être parce que Chavez lui-même dit que “le Venezuela n’est pas un pays socialiste”. La Ligue estime cependant que “Chávez ne détourne pas la combativité des masses, il leur donne un commencement de débouché politique et les appelle à se mobiliser face aux pesanteurs bureaucratiques et clientélistes, héritées de l’ancien régime ou perpétuées par des secteurs opportunistes et bureaucratiques du chavisme. Faisons attention à ne pas nous tromper d’adversaire: Chávez est aujourd’hui un allié”.

Une fois de plus, une telle formule justifie le suivisme traditionnel de ces camarades vis-à-vis de dirigeants nationalistes qui tentent de desserrer l’étau de l’impérialisme, mais en évitant que l’énergie des masses ne devienne une force révolutionnaire conséquente.

Dans le même article de Rouge, la LCR salue l’action des militants d’extrême gauche vénézuéliens, parmi lesquels on trouve des militants trotskystes issus de l’éclatement du courant moréniste. À l’arrivée de Chávez au pouvoir, ces camarades avaient choisi, assez symboliquement, de “s’autodissoudre”. Par la suite, ils ont remis sur pied une organisation révolutionnaire et participé activement à la construction de la centrale syndicale UNT. Depuis cet été, ils se rassemblent dans un Parti de la Révolution et du Socialisme (PRS), critiquant certaines limites de la “révolution bolivarienne”.

Au lieu de les encourager à s’organiser à part, la LCR les invite à attendre encore pour rompre avec Chávez: “Oui, une organisation entièrement indépendante de la bourgeoisie est nécessaire pour radicaliser le cours de la révolution” mais “elle ne se construira pas, à l’étape actuelle du processus, en extériorité à la révolution bolivarienne, encore moins en rupture avec cette dernière”.

Selon la LCR, le rôle des révolutionnaires serait donc d’attendre -quoi et jusqu’à quand?- pour exprimer politiquement les aspirations du prolétariat. Tout au contraire, dans une période où les auteurs de la LCR disent eux-mêmes que les “Vénézuéliens acquièrent la conviction qu’ils sont incontournables dans la transformation du pays”, les travailleurs et le mouvement populaire du Venezuela auraient, selon nous, plus que jamais besoin d’une organisation qui les aide à se défier de leurs ennemis mais aussi de faux amis comme Chávez.

Alors, bien sûr, si le régime Chávez était à nouveau menacé par les États-Unis ou par un nouveau coup de force des possédants locaux, il serait normal pour les travailleurs révolutionnaires de dénoncer cette menace et de s’y opposer. Mais cela ne signifie pas qu’il faille peindre en rose le régime de Chávez. Il faut expliquer que Chávez n’est pas un révolutionnaire sans boussole mais un nationaliste bourgeois, de surcroît formé par l’armée; que son horizon n’est pas l’émancipation de l’humanité; que ses alliés ne sont pas les prolétaires et masses pauvres des pays voisins, mais les chefs d’État; et qu’il n’a nullement l’intention ni de s’attaquer à l’appareil d’État ni d’exproprier les grands moyens de production.

De cette façon seulement, en s’organisant à part et en constituant un pôle de rassemblement pour tous les opprimés qui aspirent à un changement radical, la classe ouvrière et ses alliés peuvent espérer desserrer l’étau de l’impérialisme et de la bourgeoisie nationale, et ouvrir un chemin vers l’émancipation de tous les peuples d’Amérique latine.