La politique de l’OLP : une suite de capitulations
L’OLP a pendant longtemps cultivé l’image d’une organisation nationaliste radicale, prônant la « Révolution palestinienne » par le biais de la « lutte armée » pour la libération totale de la Palestine, affirmant son « anti-impérialisme » et bien sûr son « anti-sionisme » excluant toute reconnaissance de l’État d’Israël. Son leader Yasser Arafat cultive encore cette image en arborant à tout moment un costume de combattant fait d’un treillis militaire, d’un keffieh à carreaux blancs et noirs et d’un revolver à la ceinture, avant peut-être de l’abandonner pour une tenue de notable d’un micro-État.
Toute l’histoire de l’OLP a cependant montré combien, pour les dirigeants palestiniens et en particulier Arafat, cette « Révolution palestinienne » était du domaine de la phrase et couvrait, dans la réalité, une politique diamétralement opposée.
Et pourtant la question palestinienne était grosse d’un énorme potentiel révolutionnaire. De la Syrie et de l’Irak à l’Égypte, de la Jordanie au Liban, chaque défaite des armées arabes, en 1948, en 1956, en 1967, fragilisait des régimes déjà particulièrement instables et contribuait à édifier un peu plus les masses populaires arabes sur ce que valaient les prétentions « anti-impérialistes » de leurs dirigeants. L’afflux des réfugiés palestiniens expulsés par Israël était, dans chacun de ces pays, comme un vivant témoignage de l’oppression impérialiste et de la capitulation des régimes arabes devant celle-ci.
Mais bien plus encore, lorsque - en particulier après la guerre de 1967 - ces réfugiés palestiniens commencèrent à se mobiliser, à s’armer sans plus accorder aucune confiance aux dirigeants arabes, ils n’étaient plus seulement un facteur de déstabilisation, mais pouvaient devenir un véritable facteur révolutionnaire capable de faire exploser les régimes réactionnaires arabes mis en place et soutenus par l’impérialisme.
Au Liban, en Jordanie, en Syrie, c’étaient des centaines de milliers d’hommes qui se retrouvaient regroupés dans des camps, qui s’armèrent et constituèrent leurs milices, n’ayant désormais plus rien à perdre et étant prêts à se battre, non seulement contre l’armée israélienne mais contre ces régimes arabes qui les avaient trahis.
Le niveau de conscience et d’organisation, la détermination des réfugiés palestiniens étaient, de ce point de vue, sans doute bien plus élevés que ceux des peuples des États arabes au sein desquels ils vivaient. Mais ils n’en étaient nullement isolés. Ils étaient au contraire vus avec sympathie, et même comme une avant-garde possible par les masses arabes, tant déçues par le prétendu anti-impérialisme des dirigeants égyptiens ou syriens - pour ne pas parler des autres - et qui cherchaient vers qui se tourner.
Ainsi, si les dirigeants des États arabes n’étaient que des faux amis, et même des ennemis féroces pour les Palestiniens, ceux-ci se trouvaient en revanche au contact direct de véritables alliés qui pouvaient représenter une force considérable : les exploités du reste du monde arabe. Aux exploités du Liban et de Jordanie, de Syrie ou d’Égypte, les Palestiniens apparaissaient comme des frères de lutte, comme une incarnation possible de cette lutte commune des exploités de tout le monde arabe, de cette unité arabe tant invoquée dans les discours des dirigeants arabes - mais seulement dans les discours. Et justement, disséminés dans les différents pays arabes, les Palestiniens étaient une force transgressant toutes ces frontières et qui incarnait physiquement cette unité possible dans la lutte contre l’impérialisme et contre ses représentants locaux.
C’est cette situation qui mettait à portée de main des dirigeants palestiniens la possibilité de se placer, effectivement, à l’avant-garde d’une révolution à l’échelle de toute cette région du Proche et du Moyen-Orient secouée par tant de crises. Et s’ils avaient su s’adresser aux autres peuples arabes, rechercher leur alliance et non celle de leurs dirigeants réactionnaires, les dirigeants palestiniens auraient pu peut-être faire voler en éclats cet édifice de dictatures et de régimes réactionnaires, toujours plus ou moins alliés et plus ou moins rivaux, qui est à la base de la domination impérialiste au Moyen-Orient et dont l’État d’Israël n’est finalement qu’une partie.
Les événements qui se produisirent au Liban et en Jordanie en particulier, mais aussi en général l’extrême sensibilité de tout le monde arabe à la question palestinienne, montrent que cela était loin d’être une hypothèse d’école. Malheureusement, les premiers à en être conscients furent les dirigeants arabes eux-mêmes qui en tirèrent les conséquences en écrasant le mouvement palestinien ; tandis que les dirigeants palestiniens montraient, eux, par toute leur attitude, que c’était bien de cette politique révolutionnaire qu’ils ne voulaient pas.
Les dirigeants palestiniens n’étaient en effet que des nationalistes, et cela même pas au sens d’un nationalisme arabe concevant la lutte à l’échelle de toute cette région artificiellement morcelée par toute la politique de l’impérialisme, mais dans le sens le plus étroit : celui de nationalistes palestiniens exprimant les intérêts de notables d’une minuscule région du monde arabe qui aspiraient simplement, comme tous leurs semblables, à disposer d’un appareil étatique et des avantages allant avec.
En trente ans d’existence de l’OLP, les occasions n’ont pas manqué qui ont permis de juger de cette politique. Ce fut le cas d’abord en Jordanie, au lendemain de la guerre de juin 1967, où l’afflux des réfugiés palestiniens dans un État au régime affaibli par sa défaite se révéla un péril pour le pouvoir du roi Hussein lui-même. La présence de milices palestiniennes sur le sol jordanien, le soutien des réfugiés à celles-ci et leur hostilité à Hussein, mettaient l’OLP dans la situation de renverser ce régime particulièrement réactionnaire. Elle ne le voulut pas, considérant que son seul objectif était de combattre Israël, et chercha à rassurer le roi. Celui-ci, estimant que deux assurances valaient mieux qu’une, n’en procéda pas moins au massacre du « septembre noir » de 1970 dont firent les frais les milices de l’OLP et les Palestiniens des camps de réfugiés, politiquement complètement désarmés par cette attitude de leurs propres dirigeants. Au terme du massacre, on vit pourtant un Yasser Arafat souriant, sans aucune honte, lors d’une poignée de mains de « réconciliation » avec Hussein, au cours d’une rencontre sous l’égide du dirigeant égyptien d’alors, Nasser.
Le fait se reproduisit quelques années plus tard au Liban, lorsque les Palestiniens se trouvèrent plongés au coeur des événements qui devaient conduire à la guerre civile, déclenchée par le parti d’extrême droite des Phalanges contre les Palestiniens et les partis de la gauche libanaise.
En effet, au Liban aussi, la présence des réfugiés palestiniens, celle des milices palestiniennes dans les camps, tendaient à déstabiliser la situation politique. Les masses libanaises pauvres se sentaient d’instinct du côté des Palestiniens et les partis de gauche libanais eux-mêmes s’en trouvaient renforcés. Là aussi, les dirigeants palestiniens se crurent quittes en déclarant qu’ils n’avaient pas l’intention de se mêler des affaires intérieures du Liban, leur seul objectif étant la libération de la Palestine.
Mais la droite libanaise estima, tout comme Hussein l’avait fait en Jordanie, que deux précautions valaient mieux qu’une. Elle prit en avril 1975 l’initiative de la guerre civile, une guerre qui allait se traduire par des massacres sans nombre pour les masses populaires libanaises et palestiniennes, que leurs propres organisations - celles de la gauche libanaise pour les premières, de l’OLP pour les secondes - avaient contribué à désarmer politiquement. Les milices de la droite libanaise ne suffisant pas, on vit d’ailleurs en 1976 l’armée syrienne de Hafez El Assad - un autre prétendu « allié » des Palestiniens - venir leur prêter main forte pour écraser celles de la gauche libanaise et des Palestiniens.
Une ébauche d’organisation étatique pour la bourgeoisie palestinienne
Ainsi, bien avant de pouvoir affronter l’État israélien lui-même autrement que par les opérations de commando de l’OLP, bien peu susceptibles d’ébranler militairement celui-ci, la situation plaçait les Palestiniens face à des dirigeants arabes qui se révélaient leurs ennemis les plus immédiats. Mais dans chaque cas, ce furent les dirigeants palestiniens qui se refusèrent absolument à mener un tel combat.
En fait, en tant que dirigeants nationalistes bourgeois, ils aspiraient en tout et pour tout à avoir leur propre appareil d’État et attendaient que la possibilité leur en soit donnée par les dirigeants des États arabes, par Israël, par l’impérialisme. C’est pourquoi ils étaient du côté des Assad, des Hussein, contre les masses populaires arabes et finalement contre les masses palestiniennes elles-mêmes. Et chaque fois qu’il fallut choisir, ils se trouvèrent du côté de ces dirigeants, y compris contre leur propre peuple, avec pour conséquence de laisser celui-ci désarmé face à des ennemis prêts à le massacrer.
Les dirigeants nationalistes palestiniens ne sont sans doute pas différents de la plupart des dirigeants nationalistes du tiers monde qui ont conduit, ces dernières décennies, des luttes de libération nationale menant à la constitution d’États indépendants. C’est la situation du peuple palestinien, pris en tenaille entre l’État d’Israël et sa politique pro-impérialiste d’une part, et d’autre part des États arabes qui, malgré leurs discours de solidarité, se méfiaient avant tout du facteur de déstabilisation que pouvaient représenter les réfugiés palestiniens, qui laissait à leurs dirigeants nationalistes bien moins de place qu’à d’autres. Mais pour le peuple palestinien cette situation aurait pu être en réalité un atout de taille.
Malheureusement, le nationalisme étroit des dirigeants palestiniens, borné aux frontières de la Palestine du temps du mandat britannique, respectueux de l’absurde découpage du monde arabe opéré par l’impérialisme, loyal à l’égard des régimes arabes y compris les plus réactionnaires, les amenait à enfermer leur peuple dans un piège sans issue.
La politique de l’OLP a consisté en une suite de capitulations qui, à chaque fois, se sont traduites pour les Palestiniens par un écrasement sanglant. En revanche l’OLP, en tant qu’organisation, en a à chaque fois recueilli un bénéfice. Alors que l’impérialisme, l’État d’Israël et les États arabes, tant qu’ils n’y étaient pas contraints, estimaient inutile de concéder au peuple palestinien le moindre droit à l’existence nationale, ils ont compris l’intérêt qu’il y avait à maintenir l’existence d’un appareil comme l’OLP, prêt à servir en cas de besoin.
Autant l’OLP a été combattue dans la mesure où ses milices, dans les camps de réfugiés notamment, pouvaient être l’expression d’une mobilisation des masses palestiniennes et être vues comme un exemple par les autres peuples arabes, autant en tant qu’appareil coupé de ces masses elle pouvait recevoir un important soutien, financier en particulier, des régimes arabes. Elle put ainsi constituer un appareil de fonctionnaires, entretenir des missions diplomatiques, créer des institutions culturelles, subventionner des universités, des hôpitaux, et bien sûr un appareil militaire, et constituer ainsi une sorte de pré-État attendant son heure, d’abord dans des pays proches de la Palestine comme la Jordanie, la Syrie et surtout le Liban, et dans la dernière période en Tunisie, lorsque l’invasion du Liban par les forces israéliennes en 1982 aboutit à la chasser complètement de ce dernier pays.
Une grande partie du combat des dirigeants palestiniens et en particulier d’Arafat, dans ces conditions, consista à rechercher cette forme de soutien des États arabes tout en évitant de devoir lier son sort à l’un d’entre eux en particulier. Passé maître dans l’art du louvoiement entre ces différents régimes, tirant parti de leurs rivalités, passant une grande partie de sa vie à voyager entre les différentes capitales, Arafat eut ainsi des heurts avec tous ces régimes les uns après les autres mais réussit finalement à se maintenir à peu près à égale distance d’eux tous - à la différence d’autres leaders palestiniens moins habiles et ayant lié leur sort à un régime particulier, à la Syrie ou à l’Irak par exemple.
Arafat put maintenir ainsi son indépendance à leur égard, toute précaire qu’elle soit, jouer son jeu dans l’étroit créneau que les multiples contradictions de la politique moyen-orientale pouvaient laisser au nationalisme palestinien et, finalement, à cette petite et fragile couche sociale, la petite bourgeoisie palestinienne, dont l’OLP représentait les intérêts. Et cela se concrétisa, sur le plan diplomatique, par les reconnaissances successives de l’OLP comme représentant du peuple palestinien au cours de différents sommets arabes et par l’Assemblée générale de l’ONU en 1974.
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