Les révolutions anticoloniales : la trahison de l’intelligentsia
Après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle vague d’instabilité secoua le capitalisme. Elle toucha relativement peu les pays impérialistes, en partie grâce aux bons soins des staliniens et de leur politique de collaboration de classe, mais aussi, rappelons-le, parce que les puissances impérialistes avaient choisi d’écraser sous les bombes, préventivement, les villes ouvrières d’Allemagne, avant d’ajouter le fin mot à la terreur contre les peuples en larguant deux bombes atomiques sur des villes japonaises.
Ce furent les empires coloniaux qui furent touchés par cette nouvelle vague révolutionnaire. Ces pays – notamment la Chine, le Vietnam, puis plus tard ceux du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord – étaient encore à prédominance rurale. Mais le capitalisme y avait tout de même développé une classe ouvrière qui, si elle n’avait rien de commun avec ce qui existait en France ou en Angleterre, était en revanche d’une importance au moins comparable à celle de la Russie d’avant 1917.
Les dirigeants de ces révolutions anticoloniales, à commencer par Mao et Ho Chi Minh, avaient été formés à l’école stalinienne. Elle les avait transformés en nationalistes, c’est-à-dire en militants qui n’avaient plus comme objectif que de lutter pour la libération de leurs pays – autrement dit, pour le développement d’une bourgeoisie nationale, indépendante de l’impérialisme. Et ce n’est pas le moindre des crimes du stalinisme : Mao, Ho Chi Minh et leurs compagnons étaient à l’origine de véritables militants, des révolutionnaires authentiques, courageux et dévoués. Autour d’eux, il y avait des milliers de « Varlin » sortis du prolétariat. Mais au lieu de croiser la route d’un Marx, ils ont croisé la route de Staline et de ses valets, qui les ont déformés, et les ont renvoyés dans le giron de leur propre bourgeoisie.
À l’époque, le crédit des idées communistes était encore tel qu’un dirigeant nationaliste qui voulait entraîner les masses devait toujours se travestir en communiste, en utiliser le drapeau et en usurper le nom, même si sa politique tournait le dos aux idées marxistes. Tous ces hommes ont, d’une façon ou d’une autre, construit des « Fronts de libération nationale », nom qui exprime parfaitement ce qu’ils étaient, du moins en apparence : des organisations d’union nationale, de collaboration de classe, l’antithèse d’organisations indépendantes du prolétariat.
Ces hommes ont consciemment refusé de s’appuyer sur la classe ouvrière, même en tant que simple fantassin de leur révolution : ils avaient bien trop peur qu’une classe ouvrière mobilisée, armée et victorieuse ne s’arrête pas à la décolonisation, mais s’en prenne aussi à la bourgeoisie nationale de ces pays. C’est qu’ils avaient été à bonne école ! Staline, qui avait un lointain passé de bolchevik, était bien placé pour savoir ce dont était capable la classe ouvrière lorsqu’elle allait au combat. Et c’est ainsi qu’un siècle après le Manifeste, qui avait pourtant clairement tranché la question, ces dirigeants, tout en continuant à se réclamer de l’héritage de Marx, se mirent à théoriser que la nouvelle classe révolutionnaire était la paysannerie. Oh, ils n’avaient pas entièrement tort ! Les paysans pauvres de ces pays se sont effectivement conduits comme des révolutionnaires, avec tout le courage et l’héroïsme que cela suppose. Mais il y une différence entre être révolutionnaire et être communiste. Le fait de s’appuyer sur la paysannerie fournit aux dirigeants nationalistes du Tiers Monde les masses dont ils avaient besoin pour combattre l’impérialisme, mais c’était des masses qui ne risquaient pas de remettre en cause la propriété bourgeoise. En 1917, le Parti bolchevique avait entraîné la classe ouvrière russe à prendre le pouvoir elle-même ; trente-deux ans plus tard, en 1949, le Parti dit communiste de Mao prenait le pouvoir en Chine au nom de l’union entre toutes les classes. Son premier décret eut pour objet d’ordonner « aux ouvriers de rester derrière leurs machines ».
Pendant toutes les années 1950 et 1960, des luttes formidables agitèrent le monde capitaliste. De la Chine au Vietnam, de Cuba à l’Égypte, de l’Indonésie à la Palestine, de nouvelles organisations de combat surgirent, partout, avec ou sans l’étiquette communiste, mais jamais sous le drapeau du prolétariat, toujours absolument hostiles à l’idée que le prolétariat pouvait et devait s’organiser à part. Ces organisations attirèrent des dizaines de milliers de jeunes révoltés, souvent venus des quartiers populaires des villes, et les arrachèrent aux villes pour les envoyer dans le maquis, dans le bled, dans la sierra, dans la jungle, n’importe où pourvu que ce fût loin des villes, loin du prolétariat, de façon à ne pouvoir ni l’influencer ni pouvoir être influencé par lui. Des générations de jeunes prolétaires, prêts à donner leur peau pour la révolution, furent ainsi dévoyées.
Et comment aurait-il pu en être autrement ? Comment ces jeunes prolétaires qui s’éveillaient tout juste à la conscience auraient-ils pu deviner que ceux qui les dirigeaient n’étaient pas réellement des communistes ? Ah, peut-être qu’ils auraient pu bénéficier de l’aide de l’intelligentsia, d’intellectuels marxistes qui auraient pu mesurer et expliquer le fossé séparant le stalinisme, dans ses différentes variantes nationalistes, et le marxisme ? Mais non. Car à cette époque, l’écrasante majorité des intellectuels se sont ralliés à ces trahisons, et sont allés jusqu’à théoriser que les idées d’un Mao ou d’un Castro pouvaient avantageusement remplacer celles de Marx et de Lénine.
Et même s’il n’est guère réjouissant de le constater, bien des courants trotskystes, enthousiasmés par l’ampleur de ces révoltes du Tiers Monde, mais incapables, par opportunisme, de se démarquer des organisations nationalistes, ont fini eux aussi par leur inventer des vertus bolcheviques, voire par s’y dissoudre. Il est frappant de constater, après coup, à quel point l’intelligentsia s’est adaptée aux différentes phases que je viens de décrire : au xixe siècle, les intellectuels ont été portés par la vague ascendante du mouvement ouvrier, ce qui a donné, d’une part, des Marx, des Rosa Luxemburg, des Lénine et des Trotsky. Et ce qui a même permis d’attirer des intellectuels du monde artistique et littéraire, des Anatole France et des Gorki.
Et puis, plus tard, les intellectuels ont épousé sans broncher le recul du mouvement ouvrier. Jusqu’aux artistes, à l’image d’un Aragon, d’un Picasso ou d’un Éluard, auteur entre autres de ces impérissables vers, en 1950 : Et Staline pour nous est présent pour demain, Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur, La confiance est le fruit de son cerveau d’amour.
Lorsque la confiance dans le cerveau d’amour de Staline s’est un peu émoussée, après 1956, les intellectuels se sont tournés vers Mao et Che Guevara, ont proclamé que ce recueil d’âneries qu’est Le petit livre rouge de Mao était le nouveau Manifeste communiste. Et l’on a vu, en France, un Serge July appeler depuis la place de la Sorbonne à construire des bases rouges de la guérilla paysanne… en Corrèze. Et un Jean-Paul Sartre écrivant dans son journal, quelques années après les millions de morts de la « révolution culturelle » en Chine : « Mao, contrairement à Staline, n’a commis aucune faute. » Mentir aux travailleurs, c’est-à-dire les mépriser, voilà la seule chose dont a été capable la fine fleur des intellectuels de gauche des pays riches dans les décennies récentes.
C’est bien un véritable rouleau compresseur qui est passé sur la société pendant des dizaines d’années, pour écraser les luttes du prolétariat d’abord, pour les empêcher ensuite, pour asséner encore et toujours que le prolétariat n’avait plus aucun rôle politique à jouer. Ce rouleau compresseur a fini par atteindre son but – c’est-à-dire ôter de l’esprit du prolétariat ce que le mouvement ouvrier des débuts y avait implanté : à la fin des années 1970, de nouveau, le prolétariat n’était plus en mesure de se considérer autrement que comme une force d’appoint aux luttes d’autres couches sociales. Paradoxalement, la remontée des luttes ouvrières des années 1980 a peut-être été le symptôme de ce recul de la conscience. Lorsqu’en 1980 en Pologne, par exemple, se sont exprimées des forces politiques hostiles à la mainmise de l’Union soviétique sur ce pays, elles n’ont pas eu peur de s’appuyer sur une puissante grève générale. Dépourvue de conscience de la nécessité de son indépendance politique, ne risquant plus de lutter pour son propre compte, la classe ouvrière polonaise a été un auxiliaire efficace pour le syndicat catholique et réactionnaire Solidarnosc.
Soixante ans de reculs et de trahisons du mouvement ouvrier avaient anéanti la conscience du prolétariat.
Extrait de : EXPOSÉS DU CERCLE LÉON TROTSKY, Le prolétariat international, la seule classe capable de mettre fin au capitalisme et à l’exploitation, 4 mars 2011, N° 124