Crise - Les capitalistes industriels responsables au premier chef

Il est courant aujourd’hui d’entendre dire, dans les milieux altermondialistes ou liés au PCF, qu’il faudrait revenir à un capitalisme davantage tourné vers l’industrie, et moins vers la finance. Comme s’il existait une distinction entre les « bons capitalistes », les industriels, et les « mauvais », les financiers et les banquiers. Une telle affirmation est au mieux d’une grande naïveté, et au pire une escroquerie.

D’abord, parce que les capitaux industriels et bancaires sont tellement entremêlés depuis le début du XXème siècle, qu’on serait aujourd’hui bien en peine de distinguer les uns des autres. C’est un phénomène que Lénine avait déjà identifié en son temps, en parlant de « fusion du capital industriel et bancaire » en un seul et même « capital financier ». Selon l’expression de l’économiste Français Chesnais, il parait aujourd’hui plus juste de parler, plutôt que d’entreprises industrielles, « d’entreprises financières à domination industrielle » au sein desquelles il n’existe « aucune cloison séparant les opérations liées à la mise en valeur du capital dans la production, et les opérations dirigées vers des prises de profit d’un type purement financier ».

Ensuite, parce qu’il ne faut pas perdre de vue que les entreprises industrielles ont été les premiers acteurs de la financiarisation de l’économie, et que les banques n’ont fait que leur offrir des instruments, même si elles se sont fabuleusement enrichies au passage.

Les industriels ont toujours, en permanence, d’importantes quantités de liquidités en caisse, et l’on imagine aisément qu’ils ne les laissent pas « dormir » dans un bas de laine. Lorsqu’une entreprise comme PSA affirmait, il y a peu, disposer de onze milliards de cash flow, c’est-à-dire de liquidités disponibles, cela ne signifie pas qu’ils attendent dans un coffre-fort : bien évidemment, cet argent est immédiatement placé sur les marchés financiers pour en rapporter plus.

Les entreprises disposent d’une multitude de moyens pour spéculer, et notamment les multinationales, qui ont la possibilité de transférer très rapidement des fonds d’une filiale à l’autre, et donc d’une monnaie à une autre, en se calant sur les cours les plus intéressants. Par exemple, ce sont bien les spéculations sur les devises menées par les grandes multinationales qui ont provoqué la crise financière de 1992-1993.

Les entreprises industrielles ne se sont pas privées non plus d’intervenir sur le marché des produits dérivés, dont certains ont d’ailleurs été créés par les banques spécialement à la demande des industriels. Le tout premier « swap » (un produit dérivé consistant à permettre à deux entreprises d’échanger des intérêts sur les emprunts) a ainsi été créé en 1981 à la demande d’IBM, qui souhaitait augmenter ses réserves en dollars et se débarrasser d’une quantité excessive de francs suisses. Par la suite, la rentabilité de telles opérations a été telle qu’il n’est pas une grande multinationale qui ne soit impliquée, aujourd’hui, dans des opérations spéculatives à haut risque.

C’est si vrai que, de nos jours, la plupart des grands groupes industriels ont créé leur propre banque, de façon à pouvoir jouer à leur guise avec les produits financiers. Et ce pour une raison simple : à partir du moment où doivent être accordés des crédits pour qu’ils puissent écouler leur production, pourquoi laisseraient-ils la création de ces crédits et les profits qui en découlent à d’autres banquiers ? Dès les années quatre-vingt, il est donc devenu d’usage pour les industriels ou bien de créer de toute pièce des banques, comme la banque PSA ou la banque Renault, ou d’en acquérir une par fusion-acquisition. Quelques exemples : Péchiney a créé le Crédit chimique en 1982, Thomson la banque TCI en 1984, Saint-Gobain, la Société financière Miroirs en 1989 ; BSN a racheté Alfabanque en 1989, la même année où Lafargue acquérait Transbanque et Bouygues la Société des banques privées. Toutes ces banques, pour n’être pas très connues du grand public, n’en sont pas moins très actives sur les marchés financiers.

Il n’existe pas de bons et de mauvais capitalistes. Il n’existe qu’un seul capitalisme, dont les capitaux se déplacent en permanence d’un secteur à l’autre à la vitesse des transactions informatiques. C’est ce capitalisme, dans son ensemble, qu’il faudra exproprier.