Espagne #6 - Fin 1936 : les partis ouvriers au gouvernement pour reprendre le pouvoir aux travailleurs

Face à l’impuissance du gouvernement Giral, le 4 septembre, le Parti Socialiste se décida à assumer les responsabilités gouvernementales et Largo Caballero, le dirigeant de l’aile gauche et de l’UGT, prit la tête du gouvernement. Il imposa comme condition la présence de ministres communistes : c’était la première fois que des membres du Parti Communiste (ils étaient deux) participaient à un gouvernement bourgeois. Prieto et Negrin représentaient l’aile droite du Parti Socialiste. Il y avait aussi cinq ministres républicains, dont Giral.

Largo Caballero reconstruit l’appareil d’État

Largo Caballero remit sur pied un état-major, rappela tous les officiers qui passaient pour républicains et tenta d’imposer la militarisation des milices combattantes, qui devaient s’intégrer dans l’armée.

Le gouvernement lança une campagne d’enrôlement dans la garde civile, la garde d’assaut, les carabiniers. Il finit par enrôler et armer au fil des mois plus de forces de répression qu’il n’en existait avant le 19 juillet sur l’ensemble du territoire. Il mena campagne pour que les milices de l’arrière rendent leurs armes afin que « pas une ne fasse défaut au front » mais, parallèlement, il armait ses propres forces de répression.

Les dirigeants de la CNT et du P0UM n’avaient jamais réclamé la dissolution de ce qui restait des corps de répression. Ils ne dénoncèrent pas leur reconstitution, ne mirent nullement en garde les travailleurs contre le danger qu’ils représentaient et n’en parlaient qu’en termes de « camaradas guardias ».

La dissolution des comités et leur remplacement par des conseils municipaux eurent lieu partout, au moins sur le papier.

Pour arracher les entreprises à la mainmise des ouvriers, employés ou paysans, le gouvernement n’eut d’autre solution que de les nationaliser.

Les comités, les milices, aucun des organes locaux de la classe ouvrière ne voulait disparaître. Ils résistaient pied à pied et n’obéissaient pas aux ordres. Il fallut des mois et des mois au gouvernement pour tout reprendre en main.

La CNT et le POUM entrent dans le gouvernement catalan…

En Catalogne aussi un nouveau gouvernement provincial fut mis sur pied. Le 27 septembre en effet, les anarchistes acceptèrent, à la demande de Companys, d’entrer officiellement dans le gouvernement de la Généralité dont ils exigèrent seulement qu’il soit rebaptisé « conseil de défense ». C’était un membre du parti de Companys, Tarradellas, qui le présidait. Ils acceptèrent la direction de la Santé, du Ravitaillement et de l’Economie. En plus Garcia Oliver fut nommé secrétaire d’État à la Guerre et un autre membre de la CNT devint chef de la police.

Le Comité Central des Milices fut dissous et ses commissions rattachées à leurs homologues de la Généralité.

Quant au POUM, il fit exactement la même chose et accepta en la personne d’Andrès Nin, le ministère de la Justice !

Pour se justifier, le POUM affirmait que le nouveau gouvernement était « d’un type original, non durable, de transition révolutionnaire, qu’il serait dépassé par la prise totale du pouvoir par les organisations ouvrières. » L’organe du POUM répondait aux critiques de Trotsky : « (…)il s’agissait d’un gouvernement révolutionnaire et (…) le devoir du POUM était d’y participer. Non seulement parce que les représentants des partis ouvriers y étaient en majorité, mais avant tout parce que son programme était un programme révolutionnaire, dont la réalisation devait avoir comme conséquence de faire avancer la révolution. » L’organe des jeunesses du POUM, opposées à la participation, avouait que « notre parti est entré à la Généralité parce qu’il ne voulait pas aller à contre-courant en ces heures d’extrême gravité (…) ».

En fait toute la politique du POUM était conditionnée par celle de la CNT. L’objectif des dirigeants du POUM était de convaincre les dirigeants de la CNT. N’y parvenant pas, ils se mettaient à leur remorque. Non seulement il n’était pas question de critiquer publiquement les dirigeants pour leur capitulation mais il fallait capituler soi-même pour ne pas se couper d’eux. Et pourtant, dire la vérité sur la politique du Front populaire, sur celle de la CNT, était pour les révolutionnaires la seule politique possible. Si le POUM avait pris le risque de rompre avec les dirigeants anarchistes qui inclinaient de plus en plus vers le réformisme, il aurait peut-être pu aussi conquérir l’audience de toute une partie de la CNT, composée réellement de militants révolutionnaires qui cherchaient une issue à la situation. Ce n’était évidemment pas écrit. Mais de toute manière, hors de cette politique, il n’y avait aucune possibilité d’aider la classe ouvrière à vaincre.

Mais les dirigeants du POUM ne voulaient pas être accusés de rompre l’unité. Ils ne voulaient pas être accusés de sectarisme. Ils n’avaient pas changé depuis qu’ils avaient signé le pacte de Front populaire : ils représentaient toujours l’aile la plus à gauche du Front populaire mais aucunement un parti révolutionnaire prolétarien. Ils n’eurent jamais l’audace politique de tenter de jouer le rôle que le parti bolchevik, lui aussi petit parti minoritaire au début de la révolution, joua auprès de la classe ouvrière russe.

… qui mène la même politique que le gouvernement central

Le gouvernement Tarradellas décréta quelques jours seulement après sa formation la dissolution des comités et leur remplacement par des conseils municipaux. La CNT et le POUM signèrent ce décret et bien d’autres… -Andrès Nin dut convaincre le comité de Lérida d’accepter de se transformer en un conseil municipal semblable aux autres, c’est-à-dire que le POUM y ait la portion congrue et que les partis bourgeois y soient représentés ! Les dirigeants anarchistes firent de même auprès des comités qu’ils contrôlaient.

Exactement comme le gouvernement central, le gouvernement Companys reconstruisait l’appareil d’État, les forces armées, les autorités civiles, les tribunaux, et tentait de prendre en main les entreprises.

La CNT entre dans le gouvernement central

En octobre 1936, le danger se concentra sur Madrid que les armées franquistes pensaient prendre sans coup férir. Dès qu’elles arrivèrent aux abords de la capitale, le gouvernement décida de fuir à Valence. Quelques jours auparavant seulement, le gouvernement avait été remanié pour faire entrer 4 ministres de la CNT. Celle-ci avait accepté, après près de deux mois de discussion et de votes contradictoires, la participation au gouvernement central de Largo Caballero. Voilà la justification de la CNT dans son organe central, Solidaridad obrera du 4 novembre : « L’entrée de la CNT au gouvernement central est l’un des faits les plus transcendants qu’ait enregistrés l’histoire politique de notre pays.(…) les circonstances ont changé la nature du gouvernement et de l’État espagnols. A l’heure actuelle, le gouvernement… a cessé d’être une force d’oppression contre la classe ouvrière, de même que l’État n’est plus l’organisme qui divise la société en classes. Tous deux cesseront, à plus forte raison, d’opprimer le peuple avec l’intervention de la CNT dans leurs organes. » Les quatre ministres de la CNT arrivaient à point nommé pour cautionner la fuite du gouvernement à Valence.

La bataille de Madrid gagnée par le prolétariat

Avec le gouvernement, s’étaient enfuis les hauts fonctionnaires, les état-majors de tous les partis, les rédactions des journaux, etc.

Le prolétariat madrilène fut laissé à lui-même. Mais cette situation offrait une nouvelle opportunité révolutionnaire. Les comités se multiplièrent à nouveau. Ils prirent en main toutes les tâches permettant la survie de la capitale et des réfugiés qui affluaient en masse des alentours : le ravitaillement, les repas collectifs, la surveillance des suspects, les perquisitions, l’exécution des contre-révolutionnaires, la surveillance anti-aérienne, le creusement des tranchées, la répartition des munitions. La classe ouvrière madrilène pouvait tenter d’achever ce qu’elle avait commencé en juillet, en formant un véritable gouvernement ouvrier, une commune de Madrid. Cela aurait pu donner à partir de Madrid une nouvelle impulsion à la révolution dans tout le pays.

Il n’en était évidemment pas question pour le Parti Communiste et le Parti Socialiste. Si la CNT, quoique minoritaire dans la capitale, avait essayé d’entraîner la population ouvrière à prendre officiellement le pouvoir, elle y serait peut-être parvenue, tant cela correspondait à la situation, à l’aspiration des masses après la désertion gouvernementale. Mais, les mains liées par son entrée dans le gouvernement central, elle laissa décréter que le général Miaja, incompétent aux dires de tous, assurerait le gouvernement et la défense de la ville.

Encore une fois ce fut l’héroïsme de la population ouvrière qui sauva la situation. Certes, c’est à partir d’octobre 36, juste avant la bataille de Madrid, que les armes russes commencèrent à arriver. C’est aussi à cette occasion que les premières Brigades Internationales, formées de volontaires de tous les pays, furent officiellement constituées. Cela constitua une aide militaire mais surtout une aide morale considérable pour les combattants. Durruti vint lui aussi à la rescousse avec une colonne de 4 000 combattants venus d’Aragon et lui-même fut tué dans les combats. Quant à l’armée régulière, elle n’avait pour ainsi dire pas de troupes et Miaja fut réduit à demander aux syndicats de lui fournir 50 000 hommes. Franco, qui bénéficiait depuis le début de l’aide de Mussolini et de Hitler, avait la supériorité militaire. Ses troupes arrivèrent jusqu’à Madrid. Mais, une fois dans les faubourgs de la ville, elles se heurtèrent à une résistance acharnée et ne purent progresser. Finalement, le 23 novembre, Franco décida d’abandonner son attaque frontale.

Pour la deuxième fois la classe ouvrière avait sauvé Madrid, mais elle ne poussa pas son avantage.

Les armes de la révolution que le gouvernement ne pouvait pas utiliser Et pourtant seul l’établissement d’un véritable pouvoir révolutionnaire prolétarien aurait pu vaincre les armées de Franco, non seulement par l’enthousiasme et l’énergie qu’il aurait suscitées dans le camp de la révolution mais surtout parce que, face à la supériorité militaire de Franco, il aurait pu seul utiliser des armes révolutionnaires pour le vaincre. Il aurait pu redonner espoir aux ouvriers et aux paysans qui vivaient la rage au coeur dans la zone contrôlée par Franco, en appuyant l’activité révolutionnaire des masses, en légalisant la dépossession des grands propriétaires et les libertés ouvrières dans la zone républicaine. Un pouvoir de la classe ouvrière aurait aussi accordé l’indépendance au Maroc espagnol, coupant ainsi Franco de sa principale base arrière. Les nationalistes marocains rencontrèrent même des représentants du gouvernement républicain en décembre 1936 pour leur proposer une alliance contre Franco. Mais Largo Caballero était bien trop responsable vis-à-vis des intérêts des bourgeoisies espagnole et anglo-française pour faire le moindre geste qui aurait pu encourager les revendications indépendantistes dans les colonies et il refusa donc. Lui qui voulait mettre au pas la révolution dans la zone qu’il contrôlait ne cherchait aucunement à la susciter dans le camp franquiste.

Le rôle du Parti Communiste

Quand le gouvernement se rendit compte que, contrairement à toute attente, Madrid ne tombait pas, il se préoccupa de reprendre en main la capitale, toujours avec l’aide active du Parti Communiste et du Parti Socialiste et la complicité des anarchistes.

Dans la lutte pour la restauration de l’État bourgeois, le Parti Communiste finit par jouer un rôle de premier plan. Il avait été à la pointe du combat dès le début, bien avant que Largo Caballero soit au gouvernement, mais il n’avait pas alors grand poids par rapport au Parti Socialiste. Mais c’était un petit appareil dévoué à Staline, qui ne subissait pas les pressions que la radicalisation de la classe ouvrière exerçait sur le Parti Socialiste. Jouissant du prestige de la Révolution Russe, il pouvait plus facilement faire passer pour révolutionnaires des positions réactionnaires. Il avait les mains plus libres pour apparaître, plus encore que la droite du Parti Socialiste, comme le parti de la loi et l’ordre. A partir de l’automne 36, l’aide militaire soviétique augmenta encore son crédit et lui donna une image de parti efficace.

Bon nombre d’officiers adhérèrent au Parti Communiste à partir de cette période. De même le Parti Communiste, partisan de la propriété individuelle des paysans, attira à lui les couches de la petite bourgeoisie qui voyaient en lui un protecteur contre l’anarchisme et contre la révolution en général. En fait le Parti Communiste bénéficia à la fois de son image de parti de l’ordre, défenseur de la propriété au sein des couches moyennes et petites bourgeoises et de son image de parti lié à l’URSS, au pays de la Révolution d’Octobre, qui seul aidait la révolution espagnole. Le Parti Communiste, qui avait quelques dizaines de milliers de membres en juillet 36, tripla ou quadrupla ses effectifs en six mois. Il acquit en outre un contrôle total sur les anciennes Jeunesses Socialistes avec lesquelles les jeunesses du parti avaient fusionné, de même que sur le PSUC et en partie sur l’UGT elle-même.

L’offensive gouvernementale contre les travailleurs

En novembre 1936, un décret gouvernemental signé de tous les ministres, y compris anarchistes, promulgua la dissolution des milices de l’arrière et leur incorporation dans les forces de police régulières.

A nouveau, on obligea les milices du front à accepter la militarisation. Les troupes furent placées sous l’autorité du ministre de la Guerre, sous prétexte de commandement unique. C’est lui qui nommait les officiers et toute la veille structure hiérarchique, avec les grades et leurs avantages matériels, fut rétablie. L’ancien code militaire fut remis en vigueur… en attendant qu’on en rédige un nouveau !

Les tribunaux révolutionnaires furent remplacés par des tribunaux où siégeaient les magistrats de l’ancien régime.

Au fur et à mesure que le pouvoir d’État se reconstituait, le gouvernement disposait de moyens de pression de plus en plus puissants : les milices qui n’acceptaient pas la militarisation ne recevaient plus d’armes ; les entreprises qui refusaient la tutelle de l’État, plus de crédits, plus de matières premières…

Tarradellas, qui fut Premier ministre du gouvernement catalan, explique lui-même sa politique de l’époque : « Devant le refus de la CNT de notre contrôle, je donnais l’ordre à toutes les banques de ne plus payer le moindre chèque, ou de ne pas faire la moindre avance aux usines collectivisées sans l’autorisation de la chancellerie de la Généralité. Les ouvriers se trouvèrent alors dans une situation difficile. Ils épuisèrent leurs disponibilités en liquide et quand ils allèrent à la banque on leur disait que non, qu’ils avaient besoin d’une autorisation spéciale de la Généralité. Et la Généralité disait non, parce que ces collectivités n’étaient pas contrôlées par nous ». Il en allait de même pour les matières premières.

Les autorités sabotaient elles-mêmes la production pour des raisons politiques, de même qu’elles sabotèrent la guerre. Le front d’Aragon tenu surtout par les anarchistes ne recevait que peu d’armes : le gouvernement ne voulait pas qu’ils aient le crédit de la victoire et ne leur donna jamais les moyens d’enlever Saragosse.

Le nouveau ministre du ravitaillement, Comorera, dirigeant du PSUC, lança en janvier 1937 une nouvelle campagne contre les comités, incitant la petite bourgeoisie à manifester aux cris de « moins de comités et plus de pain ». Bien qu’officiellement dissous dès octobre, les comités étaient manifestement encore là !

De son côté le gouvernement central organisait à Valence une manifestation anti-ouvrière qui rassembla les bourgeois de la ville pour le désarmement des milices, pour le commandement unique, avec pour mot d’ordre « tout le pouvoir au gouvernement ».

Le rapport de force entre la classe ouvrière et les forces contre-révolutionnaires évoluait de plus en plus en faveur de ces dernières au fur et à mesure que le gouvernement remportait des succès partiels contre les milices, contre les comités, contre les collectivités, et qu’il réussissait à se doter de forces de répression qui lui étaient fidèles. Un affrontement décisif était inévitable.

Le POUM écarté du gouvernement catalan

En décembre 1936, le POUM avait été renvoyé du gouvernement catalan sur les exigences du PSUC. Libre de toute solidarité gouvernementale, il aurait pu expliquer la situation aux travailleurs, et se consacrer à les préparer à établir pleinement leur propre pouvoir, dans une situation où la grogne contre la collaboration gouvernementale était grande au sein de la CNT, parmi les jeunesses anarchistes et dans les rangs du POUM lui-même !

Au lieu de mettre à profit l’occasion pour apparaître enfin comme une véritable alternative révolutionnaire pour la classe ouvrière, le POUM ne visa qu’une chose : son retour au gouvernement. Il ne cessa de répéter que « on ne peut pas gouverner sans le POUM et encore moins contre lui ».

Rejeté dans l’opposition, attaqué, le POUM s’en tenait à réclamer de collaborer à nouveau ! Affrontement entre les forces de répression et les milices ouvrières

En mars la Généralité dissout les patrouilles de contrôle. La CNT s’y opposa en affirmant qu’elles pouvaient coexister avec les autres corps de police, les « camaradas guardias ». Le POUM eut la même attitude. Mais lorsque le gouvernement tenta de mettre son décret en application à Barcelone, les travailleurs des patrouilles de contrôle occupèrent les points stratégiques de la ville et désarmèrent 250 gardes civils.

La classe ouvrière de Catalogne continuait donc spontanément à résister aux attaques gouvernementales.

En avril 1937, les carabiniers reprirent de force le contrôle de la frontière aux comités des villages frontaliers aux mains de la CNT. A Puigcerda, ils durent livrer combat pour désarmer la milice et ils tuèrent huit personnes.

Mai 1937 à Barcelone : les ouvriers désarmés

L’affrontement décisif contre la classe ouvrière eut lieu début mai à Barcelone. Le 3 mai, le gouvernement catalan estimant le moment venu, le commissaire à l’ordre public, qui était alors un stalinien, tenta de s’emparer, à la tête d’un groupe de gardes, du central téléphonique aux mains des employés et de leur comité et gardé par des miliciens de la CNT.

Non seulement les employés du central se défendirent, mais tout le prolétariat de Barcelone se mit spontanément en grève et accourut à la rescousse. La ville se hérissa de barricades, les ouvriers étaient une fois de plus maîtres de la ville. Le secteur du Palais du gouvernement était encerclé de barricades, à la merci des combattants qui demandèrent à la CNT l’ordre de le réduire. Les ministres anarchistes Garcia Oliver et Federica Montseny se précipitèrent par avion depuis Valence et donnèrent à la radio l’ordre de cesser le feu et d’arrêter cette « guerre fratricide ». Un manifeste signé de la CNT fut distribué le 4 mai sur les barricades : « Déposez les armes ; embrassez-vous comme des frères ! Nous obtiendrons la victoire si nous nous unissons : nous serons vaincus si nous nous combattons entre nous. Pensez-y bien. Pensez-y bien ; nous vous tendons les bras désarmés ; faites de même et tout cela sera fini. Que la concorde règne entre nous » . Les ouvriers n’en croyaient pas leurs yeux : leurs propres chefs se mettaient de l’autre côté de la barricade ! Mais les ouvriers, s’ils ne prirent pas d’assaut le Palais du gouvernement où leurs dirigeants négociaient en permanence, refusèrent de déposer les armes.

Le gouvernement de Valence envoya 5 000 gardes civils en renfort à Barcelone. Sur leur route, il supprimèrent les comités, désarmèrent les ouvriers, les paysans, fermèrent les locaux des organisations ouvrières, emprisonnèrent et assassinèrent.

Lorsqu’ils arrivèrent à Barcelone, le 6 mai, la direction de la CNT donna et répéta comme seule consigne aux ouvriers d’abandonner les barricades et de rentrer chez eux. Elle ne fut pourtant pas obéie.

Les dirigeants anarchistes promirent que les responsables de l’attaque contre le central téléphonique seraient châtiés et que les milices pourraient continuer à coexister avec les gardes.

Ne sachant finalement plus que faire, les ouvriers abandonnèrent peu à peu les barricades, à partir du 7 mai. Alors qu’ils étaient militairement maîtres de la ville, qu’ils pouvaient balayer le gouvernement, les ouvriers de Barcelone furent vaincus politiquement par leurs propres dirigeants anarchistes.

Le POUM, quant à lui, essaya de convaincre la direction de la CNT qu’il fallait se battre. N’y réussissant pas, il n’eut pas le courage de se mettre à la tête du combat et dès le troisième jour répercuta l’ordre de la CNT d’arrêter la grève générale et d’abandonner les barricades. Lorsque les dernières barricades furent abandonnées, le journal de la CNT présenta cette défaite décisive comme une victoire et celui du POUM fit de même, mentant ainsi aux travailleurs.

Les partis ouvriers ont vaincu la révolution

Les événements de mai 1937 marquent un tournant décisif dans la révolution espagnole. A partir de mai, le pouvoir contre-révolutionnaire passa ouvertement à l’offensive, désarma les milices, y compris à Barcelone, dissout effectivement les comités, détruisit tous les embryons de pouvoir que la révolution avait mis en place. Les conquêtes révolutionnaires furent anéanties et la persécution s’abattit sur les organisations ouvrières et les militants.

De Juillet 36 à mai 37, presque 10 mois s’étaient écoulés au cours desquels deux pouvoirs incompatibles coexistèrent : celui qu’avaient spontanément mis en place le prolétariat et la paysannerie pauvre, avec ses milices, ses comités, ses expropriations, et le vieil appareil d’État de la république presque complètement détruit en juillet mais qui fut reconstitué peu à peu, consciemment, par le Front populaire. Il était inévitable que cette situation se résolve par l’écrasement de l’un des deux pouvoirs. Au cours de ces dix mois les occasions qui auraient pu permettre au prolétariat de remporter une victoire décisive ne manquèrent pas. A cause de l’absence d’une direction révolutionnaire, le prolétariat ne put pousser jusqu’au bout sa révolution et c’est lui qui fut finalement écrasé au nom de l’unité, de l’efficacité de la guerre contre Franco.

Mais la défaite de la révolution signifiait inéluctablement, comme nous allons le voir, la défaite militaire devant Franco.