Espagne #5 - 1936 : Révolution prolétarienne et double pouvoir

La résistance au soulèvement militaire n’était donc venue que des masses populaires. Les classes possédantes étaient du côté de Franco et les autorités civiles et militaires étaient pour la plupart passées dans son camp.

L’énergie, le courage, l’enthousiasme même avec lesquels les ouvriers et les paysans ont combattu procédaient de leur volonté révolutionnaire. Ils ne se battaient pas pour le retour au statu quo antérieur, pour cette république bourgeoise et réactionnaire qui avait refusé de satisfaire leurs aspirations. Non, ils voulaient se débarrasser de l’exploitation, de l’arbitraire, briser le pouvoir des prêtres, des militaires, de la bureaucratie, prendre les terres. Ils voulaient la liberté, une vie digne, la fin des humiliations.

Le pouvoir des travailleurs…

Et partout, ils prirent leur propre sort en main. C’était bel et bien la révolution. Dans chaque quartier, dans chaque entreprise, dans chaque village, les exploités en armes s’emparaient des terres, des bureaux, des usines, des moyens de transport, du téléphone. Ils brûlaient les églises et les couvents, les cadastres, les titres de propriété, les archives judiciaires et notariales. Ils arrêtaient et souvent exécutaient les propriétaires, les prêtres, les phalangistes, tous les contre-révolutionnaires. Ils réquisitionnaient les maisons des riches, les hôtels de luxe et les restaurants transformés en cantines du peuple. Partout ils s’étaient organisés en milices et avaient formé leurs comités qui seuls jouissaient de leur confiance et dont les décisions étaient seules appliquées.

Tout cela s’était fait spontanément, sans mot d’ordre, sans préparation, et les formes en étaient très variées. Parfois on partageait la terre, plus souvent encore on décidait de l’exploiter collectivement. Parfois on s’emparait carrément des entreprises, parfois on se contentait de mettre la direction sous la surveillance du comité. Ces comités qui avaient localement tout le pouvoir de fait étaient parfois élus par les travailleurs, parfois désignés par accord entre les partis et les syndicats en présence.

Partout les comités prirent les choses en main. Ils contrôlaient les routes, les frontières, les ports. Le travail reprit rapidement pour assurer le ravitaillement de la population et la production d’armes et de munitions pour le front. A Barcelone toute une industrie militaire fut spontanément improvisée pour faire face aux besoins les plus urgents.

Les comités décidaient des heures de travail et des salaires, dont les écarts furent considérablement réduits et parfois même complètement supprimés.

Chaque jour des camions réquisitionnés par les comités, les syndicats, partaient dans la campagne acheter directement leurs produits aux paysans et aux collectifs agricoles. La suppression des intermédiaires dans le commerce permettait de faire baisser les prix. Dans les campagnes l’enthousiasme était tel que, dans certaines régions, de nombreux petits propriétaires adhéraient aux collectivités auxquelles ils donnaient leur terre, leur bétail, leurs outils. Chacun pouvait aller chercher ce à quoi il avait droit dans les magasins du village, qui étaient de simples centres de distribution ne faisant pas de bénéfices, réaménagés et propres. Pour la première fois tout le monde mangeait à sa faim.

… et l’impuissance du vieil appareil d’État

Partout, absolument partout, les autorités légales avaient perdu toute parcelle de pouvoir. D’ailleurs elles ne disposaient plus d’aucune force armée. L’armée elle-même, quand elle n’était pas passée aux insurgés, s’était dissoute. Et c’étaient les milices des organisations ouvrières qui montaient au front. A Barcelone par exemple, le dirigeant anarchiste, Durruti, organisa une colonne de volontaires pour aller tenter de libérer Saragosse. D’autres colonnes suivirent et en une semaine Barcelone donna ainsi 20 000 volontaires au front. Avec des chefs élus, plus de grades ni de privilèges, une totale égalité de solde, une vie politique intense en leur sein, ces unités révolutionnaires aidèrent à propager la révolution dans les campagnes aragonaises qu’elles traversaient.

L’ancienne magistrature n’existait plus et ses lois n’étaient plus appliquées. C’est la population qui rendait justice elle-même, qui mettait en place des tribunaux révolutionnaires. Spontanément, la classe ouvrière mettait localement en place des organes de pouvoir. Le gouvernement central n’avait aucun moyen d’imposer sa volonté. En Catalogne le gouvernement de la Généralité dirigé par Companys se trouvait exactement dans la même situation.

Jusqu’en septembre 1936, pendant deux mois, il aurait peut-être été possible de s’appuyer sur l’élan révolutionnaire des masses pour se débarrasser sans effusion de sang, pacifiquement en quelque sorte, de ces symboles de la vieille société. Mais les dirigeants des partis ouvriers ne le voulaient pas.

Le Parti Socialiste et le Parti Communiste au service du gouvernement

Au nom du comité central du Parti Communiste, Dolorès Ibarruri, dite la Pasionaria, déclarait le 30 juillet : « …le gouvernement espagnol émane du triomphe électoral du 16 février, et nous l’appuyons et le défendons, car il est le représentant légitime du peuple qui lutte pour la démocratie et la liberté » . Le Parti Socialiste et l’UGT, comme le Parti Communiste, s’en tenaient à leur perspective de rétablir la république bourgeoise dans son autorité et continuaient à accepter les ordres du gouvernement. Ils ne réussissaient toutefois pas encore à les faire appliquer.

En Catalogne, la CNT refuse le pouvoir

C’est en Catalogne, là où le prolétariat industriel était le plus nombreux et où les organisations qui se disaient révolutionnaires était les plus implantées, que la révolution alla le plus loin. La CNT anarchiste, qui ne cherchait pas à convaincre ses militants qu’il fallait s’en tenir à la défense de la république bourgeoise, y était majoritaire dans le mouvement ouvrier.

L’influence du Parti Socialiste Unifié de Catalogne (le PSUC, issu de la toute nouvelle fusion dans cette région du Parti Socialiste et du Parti Communiste) et même celle de l’UGT étaient limitées. C’est en Catalogne aussi, que le parti le plus à gauche qui se disait marxiste et pour la dictature du prolétariat, le POUM, était le plus implanté. Bien que beaucoup plus faible que la CNT, il aurait pu tenter dans cette situation de jouer un rôle indépendant.

C’est donc en Catalogne que le sort de la révolution se joua.

Le 20 juillet, Companys, chef du gouvernement catalan, conscient du rapport de force après la victoire ouvrière, demanda une entrevue aux dirigeants anarchistes. Ceux-ci, conduits par Garcia Oliver, Abad de Santillan, Durruti, se rendirent en armes au siège du gouvernement. Companys leur tint ce langage : « Aujourd’hui vous êtes les maîtres de la ville. Si vous n’avez pas besoin de moi, ou si vous ne souhaitez pas que je reste président de la Catalogne, dites-le moi, et je serai un soldat de plus à combattre le fas-cisme. Si, au contraire, (…) vous croyez que ma personne, mon parti, mon nom, mon prestige peuvent être utiles, alors, vous pouvez compter sur moi et sur ma loyauté… »

Santillan raconte la suite : « Nous aurions pu choisir d’être seuls, imposer notre volonté absolue, déclarer caduque la Généralité et instituer à sa place un vrai pouvoir du peuple. Mais nous ne croyions pas à la dictature quand elle s’exerçait contre nous et nous ne la désirions pas quand nous pouvions l’exercer nous-mêmes à l’encontre de la majorité. La Généralité resterait à son poste avec le président Companys à sa tête et les forces populaires s’organiseraient en milices pour continuer la lutte pour la libération de l’Espagne. Ainsi fut créé le Comité Central des Milices Antifascistes de Catalogne, dans lequel nous fîmes entrer tous les partis politiques libéraux et ouvriers ».

Les dirigeants de la CNT, ces anarchistes anti-étatistes, préféraient finalement au « vrai pouvoir du peuple », le pouvoir bourgeois représenté par Companys ! C’était une véritable trahison des intérêts de la révolution. Non pas que Companys ait été en situation d’exercer un quelconque pouvoir à ce moment-là. Mais c’est autour de lui qu’allait peu à peu se reconstituer l’appareil d’État de la bourgeoisie, avec l’aide de la CNT. Exactement comme dans le reste de l’Espagne où les partis socialiste et communiste s’employèrent consciemment dès le début à cette tâche.

Le Comité Central des Milices

Le pouvoir, les anarchistes y participèrent tout de même, à leur corps défendant, à travers le Comité Central des Milices car, comme le dit Santillan, « Le gouvernement de la Généralité continuait à exister et méritait notre respect mais le peuple n’obéissait plus qu’au pouvoir qui s’était constitué grâce à la victoire et à la révolution ». Or dans ce Comité qui était un organisme non élu par les comités, un cartel d’organisations, la CNT s’était mise en minorité en offrant aux représentants de la bourgeoisie 4 sièges sur 15, et autant de sièges à l’UGT ou au parti de Companys qu’à elle-même. Elle remit donc le pouvoir à des partis qui ne voulaient pas de la révolution. C’était trahir les masses qui lui faisaient confiance.

Les dirigeants de la CNT ne firent jamais rien ensuite pour que le Comité Central devienne effectivement l’émanation des comités, pour qu’il leur soit lié par des liens démocratiques. Ils préférèrent les accords au sommet avec les dirigeants bourgeois et ceux du PSUC et de l’UGT.

En Catalogne pas plus qu’ailleurs, il n’y eut de la part des dirigeants des partis les plus à gauche une volonté de renforcer le pouvoir des exploités spontanément surgi de la révolution. Il aurait fallu l’élargir, le systématiser, le démocratiser, faire élire partout les comités par les assemblées de travailleurs, en faire de véritables soviets, et leur permettre d’élire une direction centrale des comités qui aurait été un véritable pouvoir révolutionnaire efficace, démocratique et centralisé, intimement lié aux masses, exprimant leur volonté, et capable de vaincre les obstacles et les ennemis.

La CNT avait tous les moyens de le faire en Catalogne et ses dirigeants s’y sont délibérément refusés.

Voici ce que disait Trotsky de la politique des dirigeants anarchistes : « Renoncer à la conquête du pouvoir, c’est le laisser volontairement à celui qui l’a, aux exploiteurs. Le fond de toute révolution a consisté et consiste à porter une nouvelle classe au pouvoir et à lui donner ainsi toutes les possibilités de réaliser son programme. Impossible de faire la guerre sans désirer la victoire. Personne n’aurait pu empêcher les anarchistes d’établir, après la prise du pouvoir, le régime qui leur aurait semblé bon, en admettant bien sûr qu’il soit réalisable. Mais les chefs anarchistes eux-mêmes avaient perdu foi en lui… Le refus de conquérir le pouvoir rejette inévitablement toute organisation ouvrière dans le marais du réformisme et en fait le jouet de la bourgeoisie (…) ».

Le POUM en retard sur les possibilités révolutionnaires

Le POUM fut incapable de définir des objectifs plus clairs. Là où il était majoritaire, à Lérida, le comité était le fruit d’un accord entre lui, la CNT et le PSUC, et si le POUM le fit ratifier par une assemblée formée des représentants des partis, il n’en fit jamais un vrai conseil ouvrier, émanation des masses en lutte.

Le programme du POUM se limitait à réclamer le contrôle ouvrier alors que les masses prenaient possession des entreprises, l’épuration de l’armée qui n’existait pratiquement plus, « la révision du statut de la Catalogne dans un sens plus progressif ». En pleine révolution prolétarienne, le POUM proposait un programme démocratique bourgeois bien en retard sur l’activité même des masses en lutte.

Si bien qu’aucun parti, ni en Catalogne ni ailleurs, ne proposa au prolétariat de parachever la victoire de juillet en prenant réellement le pouvoir.

Parachever la révolution, une nécessité vitale

Le temps jouait contre le pouvoir révolutionnaire des masses dès lors que celles-ci se limitaient à exercer des pouvoirs locaux. Une autorité centrale était indispensable pour parachever la révolution, pour coordonner l’activité économique, pour la planifier efficacement afin que les efforts ne soient pas gaspillés par un manque de coordination dans les approvisionnements en matières premières, dans l’écoulement des produits. Il aurait fallu aussi mettre la main sur les réserves des banques, au lieu de laisser chaque entreprise se débrouiller seule et épuiser peu à peu rapidement ses réserves financières. Il fallait aussi organiser la guerre en unifiant les milices sous le commandement unique d’un état-major ouvrier capable de conduire la lutte militaire. Oui, tant sur le plan économique que militaire, il était vital d’établir un véritable pouvoir central. Il devait être l’émanation des ouvriers et des paysans en lutte et être basé sur les organes de pouvoir qu’ils avaient commencé à mettre en place. Faute de cela, c’est le vieil État bourgeois qui a repris les choses en main, au nom de l’efficacité économique, au nom de l’efficacité militaire, et qui finalement brisa la révolution.