#2 / La décroissance, une utopie réactionnaire
Déjà réclamée il y a plus de 40 ans par des intellectuels regroupés dans le club de Rome, l’idée de la décroissance se décline avec plus ou moins de nuances, certains revendiquant la croissance zéro, d’autres une décroissance « soutenable » tandis que quelques uns réclament dans les faits un retour à l’ère pré-industrielle. Qu’il soit nécessaire de réduire la consommation d’énergie non renouvelable et de réduire les émissions de gaz à effet de serre, c’est une chose. Mais c’est la création de richesses supplémentaires, parfois même la production de biens manufacturés en elle-même que les partisans de la décroissance combattent. Serge Latouche, régulièrement publié dans « Le Monde diplomatique », n’hésite pas à réclamer « une véritable cure de désintoxication collective. La croissance ayant été à la fois un virus pervers et une drogue. »
Multipliant mécaniquement les prélèvements actuels sur l’environnement en terme d’énergie, de nourriture, d’eau, etc., les partisans de la décroissance ont calculé que si tous les habitants de la planète avaient le même niveau de vie que ceux des pays occidentaux, il faudrait environ cinq planètes pour y faire face. Jean-Marc Jancovici, ingénieur conseil et co-rédacteur du « Pacte écologique », a par exemple estimé à 500 kg le quota annuel de gaz à effet de serre dont dispose chaque habitant de la planète. Pour le respecter, chacun devrait choisir chaque année, selon lui, entre acheter quelques dizaines de kilos de produits manufacturés, se chauffer mais pas plus de trois ou quatre mois ou encore faire un vol aller-retour Paris-New York. Pour justifier la cure d’austérité qu’il veut imposer à toute l’humanité, il écrit carrément : « Quand cesse-t-on d’être pauvre ? Quand on mange à sa faim ? Quand on accède à l’électricité ? Quand on possède aussi une voiture ? Quand on peut scolariser ses enfants à l’université ? Ou tout simplement quand on est heureux de son sort ? ». Il ajoute : « le moindre ouvrier occidental vit aujourd’hui dans des conditions bien meilleures qu’un duc du Moyen-Âge. A-t-il faim ? Il n’y a qu’à ouvrir le frigidaire. » Et il ose poursuivre en affirmant qu’un « habitant des pays pauvres, même des pays ‘les moins avancés’, n’a strictement rien à envier au Français du Moyen-Âge qui vivait deux à trois fois moins longtemps que lui, qui avait faim, qui avait froid, qui était très souvent malade. »
L’auteur de ces lignes vit dans la banlieue parisienne. Il profite au minimum du confort moyen que la société industrialisée procure à un petit bour- geois d’un pays riche. Il se déplace en TGV, utilise un ordinateur. Il n’imagine sans doute même pas ce qu’est la vie d’un Africain d’aujourd’hui, dont l’espérance de vie est de 38 ans et qui dispose parfois pour boire d’une eau dont Jancovici ne voudrait pas pour laver son vélo. Cela montre l’inanité des calculs de ces gens-là et leur mépris réactionnaire pour l’humanité.
Les apôtres de la décroissance n’osent pas toujours militer ouvertement pour un retour à l’ère pré-industrielle… Mais la logique de leur raisonnement conduirait inévitablement à un repli sur des structures de production artisanales, à une vie en autarcie et à une régression des sociétés humaines. Yves Cochet, député Vert de Paris, imagine par exemple, pour l’avenir, une agriculture « plus intensive en travail humain avec des rendements à l’hectare qui baisseront, l’installation de nombreuses familles sur de petites fermes aujourd’hui délaissées par le productivisme ». Il veut même encourager « la traction animale ». Au delà de ces délires réactionnaires, ce sont d’abord les plus pauvres de la planète que ces apologistes de la décroissance veulent exclure.
La théorie de la décroissance n’est qu’une variante du vieux malthusianisme : il y aurait trop de monde à nourrir sur Terre, il n’y aurait pas assez de ressources pour permettre l’accès de toute l’humanité au niveau de vie des pays développés. Pour ces gens-là, si la Chine ou l’Inde avaient le malheur de se développer, elles émettraient bien trop de gaz carbonique. Dans cette version contemporaine du péril jaune, ces pays menaceraient l’avenir climatique de la planète. Pourtant les deux tiers des émissions de gaz à effet de serre proviennent des pays membres de l’OCDE qui consomment près des trois quarts de l’énergie mondiale alors qu’ils ne représentent que 15 % de la population totale. En outre une partie des installations industrielles des pays pauvres profitent en réalité directement à des groupes industriels occidentaux. Quant à la forte natalité, elle est une conséquence de la pauvreté, d’un faible niveau d’éducation, et pas l’inverse. Quand le niveau de vie augmente, la population a tendance à se stabiliser, c’est un constat général observé partout dans le monde. En outre, les prévisions catastrophistes sur le niveau futur de la population mondiale sont régulièrement revues à la baisse.
Cette agitation de la peur de la surpopulation n’est pas nouvelle. Elle revient « à chaque période de décadence et de ruine de l’état social », comme l’avait déjà remarqué le socialiste allemand August Bebel il y a plus d’un siècle. Si la pollution est un sous-produit de l’anarchie de la production capitaliste, elle est aussi aggravée par le sous-développement. On a vu comment l’absence d’accès à l’électricité ou à du gaz « propre » oblige un cinquième de l’humanité à se procurer du combustible par tous les moyens. Dans les pays pauvres comme les pays développés, la vétusté des installations industrielles est un facteur polluant. L’intensité énergétique, c’est-à-dire la quantité d’énergie qu’il faut pour produire 1 % de PIB, ne cesse de baisser au fur et à mesure des améliorations techniques.
La revue Alternatives Économiques rapporte que l’intensité énergétique de la Chine a été divisée par quatre entre 1971 et 2006 tandis que celle de l’Afrique, qui s’enfonçait dans la misère, a augmenté de 25 % dans la même période. La Chine ne cesse de réduire la part du charbon dans sa production énergétique. À chaque fois qu’une installation industrielle neuve est construite en Chine, elle dispose de l’efficacité énergétique moyenne qui existe sur la planète. Si on veut limiter les prélèvements excessifs sur les ressources naturelles et limiter les rejets polluants dans l’atmosphère, tout en permettant à toute l’humanité d’accéder à un niveau de vie digne, il faudrait donc remplacer au plus vite tous les moyens de production vétustes et polluants par de plus récents, plus efficaces du point de vue énergétique et surtout pas revenir à la productivité du passé comme le prônent les partisans de la décroissance.
Extrait du Cercle Léon Trotsky n°106 (janvier 2007)