Syrie - L’impérialisme sur une corde raide
Dès le début, le CNS fut une construction artificielle des puissances impérialistes, fabriquée de toutes pièces avec des exilés de longue date, trouvés à Londres, Paris ou New York. Mais il apparaissait davantage comme une solution de dernier recours. Pendant longtemps, tous les dirigeants occidentaux, et plus particulièrement Obama, se montrèrent remarquablement discrets dans leurs condamnations de la répression du régime d’El-Assad. Il semble que, même après la mise en place du CNS, ils aient encore espéré que le mouvement de protestation s’essoufflerait et que les réformes annoncées par El-Assad aboutiraient à une sorte de compromis, avantageux pour eux, mais évitant les inconvénients du risque de déstabilisation résultant d’un changement de régime. En bref, ils voulaient avoir le beurre et l’argent du beurre.
D’autant que, après tout, les puissances impérialistes avaient bien des raisons d’être satisfaites des services du régime du Baas. En plus de leur intervention au Liban, le père et le fils El-Assad n’avaient-ils pas, à plusieurs reprises, prêté la main au maintien de l’ordre impérialiste régional ? N’avaient-ils pas soutenu l’impérialisme lors de la première guerre du Golfe et, formellement au moins, dans la « guerre contre le terrorisme » ? Il est vrai que la Syrie avait gardé des liens étroits avec des forces qui, du point de vue de l’impérialisme, sentaient le souffre, comme le Hezbollah au Liban, ou les milices palestiniennes du Hamas et du Jihad islamique. Mais ce faisant, le régime syrien n’avait-il pas réussi à exercer un certain contrôle sur ces forces ? Et son but n’avait-il pas toujours été de défendre le statu quo régional et d’être reconnu par l’impérialisme comme un pouvoir régional capable de jouer ce rôle ? Quant aux liens du régime syrien avec l’Iran, ils n’avaient jamais représenté une menace réelle pour l’impérialisme, dans la mesure où ils n’avaient jamais fait de la Syrie un instrument régional de la politique iranienne. Autant dire que les dirigeants impérialistes avaient bien des raisons de préférer que le régime d’El-Assad reste en place.
Cependant, à la fin 2011, lorsqu’il s’avéra que le régime syrien se montrait incapable de mater les manifestations, la « solution » du CNS commença à prendre plus d’importance. Car, les dirigeants impérialistes étaient bien conscients des menaces relevées par Nir Rosen : à savoir que, s’il se prolongeait sans trouver d’issue, le mouvement de protestation risquait de donner naissance à une guerre civile prolongée, qui n’affecterait alors pas seulement la Syrie, mais pourrait aussi affecter les pays voisins dont les populations sont liées à celle de Syrie par des liens divers, menaçant du même coup de déstabiliser la région tout entière. Si les événements prenaient une telle tournure, un changement de régime devenait la seule possibilité de maintenir l’ordre régional et il devenait nécessaire de préparer cette éventualité.
Le problème pour les puissances impérialistes devint alors en partie similaire à celui posé par la Libye : il leur fallait faciliter la formation d’un appareil d’État prêt à occuper le terrain pour combler le vide étatique que laisserait l’effondrement du régime du Baas. Seulement, la difficulté était que, contrairement à ce qui s’était passé en Libye, l’appareil d’État du régime ne donna aucun signe d’effondrement. Il n’y eut pas d’unité lourdement armée pour passer dans le camp de l’opposition, pas plus qu’on ne vit des cadres supérieurs de l’armée et du régime affluer dans ce camp. Et on avait beau gonfler l’importance de la FSA autant qu’on voulait, cela n’en faisait toujours pas une armée capable de maintenir l’ordre dans la population. En fait, il fallait construire cet appareil d’État de rechange quasiment à partir de rien. Ainsi, quand bien même les gouvernements impérialistes auraient pu lancer une opération de bombardements contre le régime comme ils l’avaient fait en Libye contre le régime de Kadhafi, le problème du vide étatique serait resté sans solution.
Seulement, en plus, si une telle opération de bombardements s’était avérée possible dans un pays semi-désertique d’Afrique du nord comme la Libye, était-elle concevable dans un pays où la densité de population est relativement élevée, habité par une population liée à celles des cinq pays voisins dont elle n’est séparée que par des frontières extrêmement poreuses, et, qui plus est, au cœur même d’une région qui reste l’une des plus instables du monde ? Une telle intervention des puissances impérialistes, alors que les plaies causées par l’occupation de l’Irak voisin sont loin d’être refermées, ne créerait-elle pas le risque d’une conflagration régionale ? Et c’est certainement pourquoi les gouvernements impérialistes semblent maintenant vouloir amener les États arabes et la Turquie à assumer la responsabilité de gérer la crise syrienne, d’organiser la FSA en véritable force armée et, peut-être, de prendre en charge une éventuelle intervention militaire. Bien sûr, dans tous ces calculs, ni les intérêts des manifestants syriens, ni ceux des masses syriennes en général n’ont le moindre poids. Le seul souci de l’impérialisme est de préserver un statu quo régional qui garantisse l’accès des multinationales pétrolières aux ressources naturelles de la région et les profits qu’elles en tirent. Et pour ce faire, l’impérialisme n’a pas besoin d’autre chose que de gardes-chiourme efficaces, capables de contenir le désespoir des populations pauvres par la force.
Si les masses pauvres du Moyen-Orient veulent un autre avenir, elles auront à le construire, en se débarrassant des démagogues religieux, qui tentent de les renvoyer des siècles en arrière, et en se rangeant derrière le drapeau du changement social, contre les pillards impérialistes et contre leurs propres exploiteurs, à travers toute la région.
Extrait de La Lutte de classe 145