La naissance du #FdG, ou comment faire du neuf avec du vieux

Le Front de gauche est, à l’origine, une alliance électorale entre le PCF et le Parti de gauche (PG) en vue des élections européennes de 2009. Rien que cette naissance sur des fonts baptismaux électoraux en disait long sur ce que serait la suite.

Mais le parcours personnel de Mélenchon nous en dit plus encore. Mélenchon est avant tout un vieil habitué des couloirs de l’État français, c’est-à-dire de l’appareil politique de la bourgeoisie. Il a fait un bref passage par les rangs trotskystes, dans l’après-Mai 68, à un moment où tout le monde se revendiquait des idées révolutionnaires. Il a adhéré à l’Unef, le syndicat étudiant qui sert encore de vivier aux futurs cadres du PS. Et, en 1977, il a donc rejoint ce parti et démarré une carrière traditionnelle d’homme de l’appareil au sein du PS. En 1981, déjà reconnu comme mitterrandiste, il devint premier secrétaire de la fédération socialiste de l’Essonne avant d’être élu sénateur en 1986. Les années suivantes furent marquées par une série de bagarres d’appareil au sein du PS sur lesquelles il serait trop laborieux de revenir. Il est juste plaisant de noter qu’en 1992, Mélenchon approuva et vota le traité de Maastricht. Et surtout, il resta sénateur pendant vingt-deux ans, avec une interruption de deux ans durant lesquels il fut ministre de l’Enseignement professionnel.

En effet, au début de l’année 2000, sous le gouvernement Jospin, les enseignants se mirent en grève contre les projets d’Allègre d’annualiser le temps de travail et de réduire les heures d’enseignement général pour les élèves dans les lycées techniques. Lionel Jospin finit par renvoyer Claude Allègre en mars 2000 et nomma à sa place Jack Lang à l’Éducation nationale et Mélenchon ministre délégué à l’Enseignement professionnel. Dès leur arrivée, les nouveaux ministres promirent aux enseignants d’annuler les projets d’Allègre. Mais ils profitèrent des congés scolaires de Pâques, avec la connivence des syndicats, pour faire passer un projet en tout point semblable à celui d’Allègre. Ainsi, Mélenchon participa en tant que ministre à la dégradation générale des conditions d’enseignement pour les milieux les plus populaires.

Et, pas plus hier qu’aujourd’hui, Mélenchon ne critique la politique du gouvernement Jospin (1997-2002) auquel il a participé, et dont il faut rappeler qu’il privatisa plus que ceux de Balladur (1993-1995) et Juppé (1995-1997) réunis, et qu’il mit en place les lois sur les 35 heures aidant les patrons, à coup de milliards, à introduire la flexibilité du temps de travail. Le bilan de ce gouvernement fut d’ailleurs tellement scandaleux pour le monde du travail que Jospin et Hue, les candidats du PS et du PCF, perdirent quatre millions de voix entre 1995 et 2002. Mais ce n’est pas cela qui fit rompre Mélenchon avec le PS. D’ailleurs, il continue à proclamer que son modèle est… Mitterrand ! Au début de la campagne présidentielle, il s’est même déclaré « mitterrandolâtre ». C’est pourtant la politique de Mitterrand au pouvoir qui a profondément démoralisé les militants ouvriers et la classe ouvrière, dès le début des années 1980.

La seule question sur laquelle Mélenchon a pris ses distances avec le PS est celle du référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005. En tant que ministre, il n’avait rien trouvé à redire à la politique de Jospin qui avait entamé la privatisation d’EDF-GDF, avant de signer l’ouverture du marché de l’énergie à la concurrence. Mais, en 2005, il choisit de mener campagne pour le « non » au traité européen. Il rejoignit alors tous ceux qui voulaient bien entériner l’idée que l’Europe est responsable des reculs que nous subissons, et pas les capitalistes français.

Malgré le désaccord avec la majorité du PS, il tenta de poursuivre sa carrière dans ce parti. En 2007, il soutint Ségolène Royal après avoir longuement hésité. Il avait notamment écrit en 2005 : « Il n’y a pas cinquante candidats pour l’élection présidentielle de 2007 au PS, au point où nous en sommes, il n’en reste que deux : Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Ce sont deux hommes intelligents, qui ont bonne mine, mais il faut bien les démarquer sur quelque chose, donc sur leurs idées et leurs engagements. »


La défaite du PS en 2007, mise en perspective avec ce qui lui semblait être une victoire du « non de gauche » au référendum sur le traité constitutionnel en 2005, dut finir de convaincre Mélenchon qu’il était possible d’occuper une place politique « à la gauche du PS », laissée vacante par le recul électoral régulier du PCF. Dans cette perspective, en 2008, il décida donc de quitter le PS pour fonder le Parti de gauche et tenter une alliance avec le PCF en vue des élections européennes.

Le but du Front de gauche était de se démarquer suffisamment du PS tout en utilisant l’écœurement des classes populaires contre la droite au pouvoir, pour remettre au goût du jour les illusions sur la possibilité de peser sur un gouvernement de gauche en s’imposant comme une force électorale. Cette idée d’une « gauche de la gauche » n’est ni une nouveauté ni une invention de Mélenchon. Depuis des décennies, des partis ou des forces politiques espèrent occuper cette place. Du PSU au NPA, en passant par Juquin ou les Alternatifs, beaucoup s’y sont essayés. Mais en France, le poids du PCF a longtemps représenté un obstacle réel pour la formation d’une telle force politique.

Alors, la nouveauté avec le Front de gauche, c’est justement l’alliance entre Mélenchon et le PCF. Pour Mélenchon, il s’agissait de mettre au service de son ambition politique la seule force militante qui compte réellement à gauche. Pour la direction du PCF, cette opération avait l’avantage de tenter d’enrayer sa chute électorale et les pertes de positions dans les institutions bourgeoises qui s’ensuivaient.

Si le PCF reste, aujourd’hui encore, une force militante, les dernières décennies ont vu son poids électoral s’effondrer. Tout en occupant une place à part dans la gauche réformiste, du fait de ses origines, de ses liens avec la bureaucratie stalinienne et de son implantation dans la classe ouvrière, il a perdu une grande partie de son poids politique depuis la signature du programme commun entre Marchais et Mitterrand en 1972. Cela a marqué le début de son érosion électorale. En 1981, l’élection présidentielle aboutit à la victoire de Mitterrand, mais aussi au plus faible score électoral depuis la guerre pour le PCF, avec… 15,35 % des voix pour Georges Marchais. Malgré ce faible score, Mitterrand proposa au PCF des postes de ministres car il voulait le ligoter en l’attachant au char du gouvernement socialiste, et ainsi réduire son influence politique. Quant à Marchais et au PCF, cela faisait déjà bien longtemps que leur seule perspective politique consistait à chercher à participer à un gouvernement de gauche. Entre juin 1981 et juillet 1984, il y eut quatre ministres communistes dans le gouvernement Mauroy, qui assumèrent et cautionnèrent ainsi les mesures antiouvrières du nouveau pouvoir. Dès 1982, le blocage des salaires était décidé. En 1983, c’est un ministre communiste, Jack Ralite, qui mettait en place le forfait hospitalier. À la fin de cette année-là, la grève à l’usine automobile Talbot de Poissy (Yvelines) montrait comment la CGT aidait le gouvernement à faire accepter les plans de licenciements et à désarmer la classe ouvrière. Enfin, en 1984, le plan acier imposait 21 000 suppressions d’emplois dans la sidérurgie en Lorraine, s’ajoutant à celles de la fin des années 1970.

Les premières années de la gauche au pouvoir entraînèrent une forte démoralisation de la classe ouvrière. Les licenciements par centaines de milliers, les déréglementations financières, les économies réalisées par le gouvernement sur le dos de la population, tout cela contribua à la dégradation marquée des conditions d’existence des classes populaires. Mais surtout, cela se faisait alors que les directions de la CGT et du PCF mettaient tout leur poids pour justifier les mesures antiouvrières de Mitterrand et qu’ainsi les militants du PCF et de la CGT se sentaient ligotés par leur soutien au gouvernement de gauche comportant des ministres communistes. Dans cette période, des dizaines de milliers de militants politiques et syndicaux abandonnèrent le combat. Mais ils ne perdirent pas que leurs illusions électorales, ils perdirent aussi les seules perspectives qu’on leur avait offertes durant des décennies et abandonnèrent bien souvent leur engagement politique, se réfugiant dans le syndicalisme, dans des associations largement apolitiques comme ATTAC et, plus souvent encore, en cessant toute activité militante.

Le 19 juillet 1984, les ministres communistes quittèrent le gouvernement car le PC estima que les reculs enregistrés – la perte de villes comme Reims ou Nîmes aux élections municipales de 1983, 11,2 % aux élections européennes de juin 1984 –, et la diminution de l’influence dans la classe ouvrière devenaient trop préoccupants. Cela ne changea pas radicalement la politique du PC. Certes, il n’était plus directement responsable des actes du gouvernement, mais il resta solidaires de celui-ci.

En 1997, de nouveaux ministres communistes participèrent au gouvernement de la gauche plurielle de Jospin. Et aux élections présidentielles de 2002 (3,37 % pour Robert Hue) et 2007 (1,93 % pour Marie-George Buffet), le PC réalisa les pires scores à ce type d’élections de toute son histoire depuis la Seconde Guerre mondiale. Il avait perdu son crédit politique et écœuré une partie de son électorat. Mais il restait, de par la fidélité de ses militants ouvriers, la seule force militante importante à gauche et gardait une véritable implantation locale dont Mélenchon voulait se servir pour réussir son opération politique.

Entre 2009 et 2012, le Front de gauche fraîchement créé se présenta à différentes élections. Aux européennes de 2009, il réalisa 6,5 % des voix, contre 5,88 % pour le PCF en 2004. Aux élections régionales de 2010, le FdG fit 7,49 % pour 17 listes, contre 6,78 % pour le PCF en 1999. Ainsi les scores de cette nouvelle formation n’étaient que faiblement en progression par rapport aux scores antérieurs du PCF.

Mais ces campagnes et les résultats électoraux obtenus convainquirent quand même la direction du PC de se laisser entraîner dans cette alliance. Elle faisait le calcul que Mélenchon obtiendrait de meilleurs scores à la présidentielle qu’un candidat du PCF, mais que, fort de cet élan électoral, cela permettrait à celui-ci de gagner de nouveaux postes en particulier aux élections législatives, qui profiteraient cette fois au parti et non au PG. Dire que le raisonnement ne sortait pas du cadre électoraliste est un doux euphémisme !

Alors, finalement lors de l’élection présidentielle de 2012, le PCF abandonna sa propre étiquette et se rangea derrière Mélenchon. Si, dans un premier temps, certains militants PC étaient sceptiques devant ce ralliement à un cacique socialiste, les sondages et l’enthousiasme suscité par la campagne vinrent facilement à bout de leurs réticences.


Extrait de Lutte de classe n°145 (juillet-août 2012)


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