1981 : le gouvernement d’Union de la Gauche contre les travailleurs.. et le bilan pour le PCF
C’est à ce moment-là, alors que rien ne l’y contraignait — et justement parce que rien ne l’y contraignait — que Mitterrand choisit de faire entrer des ministres communistes au gouvernement. Oh pas beaucoup : quatre. Et à des postes qui n’étaient pas parmi les plus importants. Un geste, un simple geste. Mais qui n’était pas un geste gratuit.
Faut-il rappeler ce qu’il disait, en 1972, au lendemain de la signature du programme commun, devant le congrès de l’Internationale socialiste. Son ambition, disait-il alors, était de reprendre trois millions d’électeurs communistes. En 1981, c’était en grande partie réalisé. Les ministres communistes ne procuraient pas un tremplin au PCF, comme le disait démagogiquement la droite en guise d’épouvantail, mais c’était au contraire une opération destinée à réduire encore plus son influence électorale et son autorité sur la classe ouvrière. Car ces ministres étaient là pour servir de caution à une politique anti-ouvrière que Mitterrand et le PS se préparaient à mettre en oeuvre.
Cela figurait d’ailleurs noir sur blanc dans le pacte signé entre le PCF et le PS, un véritable pacte d’allégeance du PCF au PS. « Conscients des devoirs que leur dicte la situation, les deux partis se déclarent décidés à promouvoir la politique qu’ont choisie les Français en élisant François Mitterrand.
Ils le feront à l’Assemblée Nationale, dans le cadre de la majorité qui vient de se constituer. Ils le feront au gouvernement dans une solidarité sans faille. Ils le feront dans les collectivités locales et régionales et dans les ¬entreprises… »
L’Humanité avait titré, au lendemain de l’élection de Mitterrand — encadré de bleu-blanc-rouge s’il vous plaît ! — « QUE LE CHANGEMENT COMMENCE ! ». Et pourtant le PCF n’avait pas encore de ministre.
Le gouvernement d’Union de la Gauche contre les travailleurs
Eh bien ce changement commença bientôt, mais pas dans le sens qu’espéraient les électeurs de gauche. Il ne fallut pas attendre bien longtemps pour en faire le constat. Nous n’allons pas énumérer l’ensemble des attaques contre les travailleurs et les catégories laborieuses, mais quelques mesures et quelques attitudes significatives.
Dès septembre 1981, le gouvernement annonçait, pour rassurer l’État-Major, qu’un septième sous-marin atomique allait être mis en chantier et que, contrairement à l’une des promesses de Mitterrand, le service militaire serait maintenu à 12 mois. Et si la décision de nationaliser 5 groupes industriels, 36 banques et 2 groupes financiers fut prise en octobre 1981, on apprit que les gros actionnaires, et pas seulement les petits, seraient copieusement indemnisés, une indemnisation qui fut d’ailleurs réévaluée à la hausse par le Conseil Constitutionnel. C’est avec cet argent-là que les gros bonnets du monde industriel, les Dassault, les Ambroise Roux, Vernhes de la banque du même nom, la famille Riboud et quelques autres vont ensuite spéculer, jouer au monopoly en rachetant et en revendant des sociétés, des usines, durant toute la période.
Et lorsque Bérégovoy se flatta, dans les années qui suivirent, du fait que les socialistes avaient réconcilié le socialisme et la Bourse, c’est à ces faits- là qu’il faisait allusion. Et on peut effectivement lui en reconnaître le mérite. Mais cela n’est pas un titre de gloire auprès des travailleurs et des électeurs de gauche.
L’argent va donc tomber désormais dans l’escarcelle des capitalistes, mais dans le même temps, pour les travailleurs, ce sont les coups qui vont pleuvoir. Après quelques mesures d’annonce, comme il y en au lendemain de chaque élection présidentielle, telle l’augmentation du SMIC, dont le gouvernement et la sécurité sociale devaient supporter pour moitié la charge, est arrivée très vite l’heure des remises en cause.
Ainsi, dès novembre 1981, le gouvernement Mauroy annonçait que pour financer le déficit de la Sécurité sociale — cela rappelle le discours de Juppé — il allait rétablir le 1 % de cotisation supplémentaire sur les salaires que Barre, le Premier ministre de droite du gouvernement précédent, avait instauré, puis supprimé démagogiquement, à la veille de l’élection ¬présidentielle.
Une autre mesure qui ramène à une actualité récente : ce fut en septembre 1982 que Bérégovoy instaura le forfait hospitalier, de 20 F par jour à l’époque. C’était, expliquait-on déjà, pour combler le « trou » de la Sécurité sociale. Et le gouvernement eut l’audace de diminuer l’horaire légal de la semaine de travail… d’une heure, la ramenant à 39 heures. Mais c’était sans même imposer l’obligation pour les patrons de la payer. Ce qui entraîna à l’époque de nombreuses grèves.
A propos de grève justement, dès octobre 1981, le tout nouveau ministre des Transports du PCF, Charles Fitterman déclarait, qu’il « se réservait la possibilité de faire intervenir la police » contre des grévistes qui occupaient un poste de triage. Et des attitudes comme celle-là, il y en eut d’autres, plus significatives encore.
C’est en juin 1982, au bout d’un an, que Mauroy et son ministre des Finances Delors décidèrent le blocage des salaires, l’annulation de toutes les clauses qui, dans les accords d’entreprises, instauraient peu ou prou, une corrélation automatique entre l’évolution des prix et celles des salaires. La politique d’austérité, qui sévit encore aujourd’hui, était officiellement mise en place. En quelques mois, les attaques contre la classe ouvrière et ses droits se succédèrent sans relâche. Ce furent les plans décidant de dizaines de milliers de suppressions de postes dans la sidérurgie, dans la construction navale et dans l’automobile.
Les dirigeants du PCF se livraient durant cette période à un délicat jeu d’équilibrisme qui consistait à critiquer — un peu — dans l’Humanité de telles mesures, en rendant responsable bien plus le patronat que le gouvernement, pour apporter, en fin de compte, leur soutien à ce gouvernement, dans lequel ils continuaient de siéger. Le dirigeant du PCF Ralite n’était-il pas ministre du Travail et de l’Emploi au moment de la grève Talbot ?
Un autre exemple illustre cette attitude : à l’occasion du plan acier qui prévoyait le suppression de 25 000 emplois dans la sidérurgie, l’Humanité protesta violemment contre ce projet gouvernemental. Marchais déclara le matin même du débat parlementaire sur cette question : « Les communistes ne se coucheront pas. Nous ne sommes pas des inconditionnels. Le PCF n’est pas une femme de ménage ». Mais le soir, les députés communistes votèrent la confiance au gouvernement, ce qui impliquait l’acceptation de ce plan acier.
Cela se passait en avril 1984.
Trois mois plus tôt, en décembre 1983, Georges Marchais expliquait : « Le bilan des deux dernières années (celles où participaient les ministres communistes) est bien supérieur à celui qui a caractérisé la période du Front populaire et à celui qui pouvait être fait au lendemain de la -Libération ».
Le bilan pour le Parti Communiste
Si finalement le PCF décida de quitter le gouvernement en juillet 1984, c’est moins parce qu’il avait avalé des couleuvres, et surtout qu’il en avait fait avaler copieusement à la classe ouvrière, qu’à la suite d’un nouveau revers électoral. Lors de l’élection européenne de 1984, la liste conduite par Marchais n’obtenait que 11,24 %. Un nouveau et net recul. Il y eut alors de longs débats au sein de la direction du PCF. Elle se décida de mettre fin à sa participation gouvernementale. Ni le PS, ni Mitterrand ne retinrent les ministres communistes. Pour reprendre une expression que Mauroy appliquait au PS, le PCF avait fait le « sale boulot » et on lui disait, en quelque sorte qu’il pouvait disposer.
Le PCF est donc sorti considérablement affaibli de sa politique d’Union de la gauche, et sur le plan électoral, et sur le plan militant. Mais n’a-t-il pas tressé les verges pour se faire battre ? S’il ne s’agissait que du sort de ses dirigeants, il n’y aurait pas lieu de s’en désoler ! Mais il ne s’agissait malheureusement pas que de cela. Car c’est la classe ouvrière dans son ensemble qui a payé le prix de cette politique. Sur le plan matériel, bien sûr, avec les salaires bloqués, les garanties sociales réduites, le chômage accru. La droite n’a eu par la suite qu’à inscrire sa politique antisociale dans le sillon tracé par un gouvernement d’Union de la gauche.
Mais plus lourde encore de conséquences pour l’avenir a été la démoralisation de la classe ouvrière et, en particulier, de sa fraction militante. La politique anti-ouvrière de l’Union de la gauche contribua à discréditer l’idée même qu’une politique favorable aux intérêts des travailleurs était réalisable. Et les militants que leurs dirigeants avaient mis au service de cette politique et qui ont usé leur crédit auprès de leurs camarades de travail à défendre une politique indéfendable et des mesures inacceptables, sont sortis de cette période, au mieux, désorientés et démoralisés mais, pire encore, parfois même moralement corrompus par la politique de droite qu’ils ont été amenés à défendre.
Aujourd’hui encore, si les militants présents dans la classe ouvrière sont moins nombreux, si certains d’entre eux ont moins le moral, s’ils se heurtent à plus d’indifférence, quelquefois à plus d’hostilité de la part de leurs camarades de travail, c’est le résultat de la politique qui, de 1965 a conduit à 1981 et à la situation d’aujourd’hui. Celle du PS bien sûr, mais Mitterrand ne faisait que mettre en oeuvre ce qu’il s’était engagé à faire. Mais aussi et surtout celle des dirigeants du PCF.